UNE QUESTION DE DÉFINITION par Jacques Hochmann

La Haute autorité de santé vient de déclarer les approches psychanalytiques « non recommandées » dans le traitement de l’autisme, et l’administration, dit-on, s’apprête à rendre cette décision opposable. Les pouvoirs publics risquent alors de se trouver, mutatis mutandis, devant les mêmes difficultés que le gouvernement du IIIème Reich en 1935 après la promulgation des premières lois anti-juives. Dans l’Allemagne d’alors où les Juifs étaient largement intégrés à l’ensemble de la société civile, où nombre d’entre eux ne pratiquaient plus la « religion judaïque », où, depuis près d’un siècle, les unions mixtes étaient légion et où, l’ADN n’ayant pas encore été découvert, n’existait aucun test pour déterminer l’origine, comment définir un Juif et la race de ses ascendants ? On sait que le problème fit l’objet de nombreuses discussions, de nombreux décrets, et aboutit à l’identification d’une troisième catégorie entre Juifs et Aryens, les Mischlinge, des métis dont le degré obéissait à un certain nombre de critères, ayant des droits et un destin différents et pouvant, selon d’autres critères, bénéficier parfois d’une Befreiung, une « libération » partielle ou totale leur permettant de retrouver une part ou la totalité de la citoyenneté allemande.

Qu’est-ce qu’une « approche psychanalytique » ? Il n’est pas besoin de rappeler que la cure psychanalytique standard obéit à un certain nombre de conditions dérivant du dispositif divan-fauteuil inventé par Freud. La plupart des institutions représentatives de la psychanalyse exigent pour donner ce label plusieurs séances par semaine (de trois à cinq), généralement d’une durée de trois-quart d’heure ou une heure. Elle repose sur une entente directe entre l’analysant et l’analyste, dans la majorité des cas sans intervention d’un tiers social ou d’une assurance privée.  Cette situation très particulière ne concerne sans doute qu’un nombre infime d’autistes dits de haut niveau et, à moins de mettre la psychanalyse hors la loi comme le firent les régimes totalitaires, on ne voit pas de quel droit la Haute Autorité de Santé ou les pouvoirs publics viendraient régler un contrat purement privé. Ce qui semble aujourd’hui proscrit est évidemment d’un autre ordre. De même que, au delà des personnes juives dites de pure race, le nazisme combattait « l’influence juive » sur la société, c’est l’influence analytique que l’on cherche à éliminer, dépassant le cadre des psychothérapies qui appliquent à l’autisme, avec les modifications nécessaires, les principes de la cure analytique. Comment alors définir cette influence ? Comment taxer de « psychanalytiques », pour les condamner, l’inspiration d’une forme de pensée et des pratiques très diverses qui, généralement, se métissent avec des méthodes éducatives et pédagogiques variées ? Ira-t-on chercher dans les antécédents de tel soignant (psychiatre, psychologue, infirmier) de tel éducateur, rééducateur ou enseignant s’il a, dans le cours de sa formation, dans les contacts avec les personnes qu’il a rencontrées, dans des séminaires ou des congrès, été contaminé par quelques idées plus ou moins proches des thèses freudiennes, lacaniennes, kleiniennes, ou simplement par une référence à l’inconscient, aux pulsions, aux mécanismes de défense, au transfert, au contre-transfert, toutes notions qualifiées de « fumeuses » dont il a pu concevoir l’intérêt et qu’il a pu s’approprier et utiliser, d’une manière ou d’une autre, dans son travail ? Cherchera-t-on s’il assume ou dissimule son adhésion à un groupe de travail se réclamant de près ou de loin de la psychanalyse ? Certains tribunaux allemands devant les cas particulièrement litigieux d’enfants illégitimes de mères juives, ignorant leur paternité, en sont venus à se baser sur le dire d’un sentiment d’appartenance du sujet à la judeité. Pour l’autoriser à poursuivre sa tâche, demandera-t-on à l’entourage d’un soignant de dénoncer son affirmation identitaire de psychanalyste ou de sympathisant à la psychanalyse ?  Au niveau de sa pratique, mettra-t-on au nombre des transgressions, l’utilisation et le développement de ce qu’on appelle aujourd’hui l’empathie c’est-à-dire la capacité de se mettre à la place d’autrui sans cesser d’être soi, pour essayer de comprendre une autre manière d’affronter le monde et d’envisager sa place dans son environnement ? Considerera-t-on comme interdite l’ouverture de ce que le psychanalyste Theodor Reik appelait la « troisième oreille », l’écoute attentive de ce que peut signifier, au delà des apparences immédiates, un discours ou un comportement et le fait de partager les résultats de cette écoute dans un dialogue avec les autres membres d’une équipe interdisciplinaire ? Fera-t-on grief à un professionnel de s’intéresser à l’histoire de son patient ou de son élève, telle qu’il la narre, s’il a la parole, telle que la raconte sa famille, telle que ce professionnel peut la reconstituer à travers les différents événements qui rythment sa rencontre avec lui ? Rejettera-t-on comme illusoires voire mensongers les liens que l’on peut parfois supposer à titre de narration provisoire entre certains remous de cette histoire et les troubles du temps présent ?

Il y a une dizaine d’années, lors d’un colloque consacré à la prise en charge des autistes adultes lourdement déficitaires, j’ai eu le privilège de rapporter le travail de mon équipe avec des sujets réputés appartenir au spectre autistique, un travail prolongé sur des années, dans la continuité, depuis le dépistage dans la prime enfance jusqu’à l’entrée dans l’âge adulte, en collaboration étroite avec les familles, les écoles et plus tard les lieux d’insertion professionnelle qui  accueillaient ces sujets. Cette communication qui relatait une expérience particulière, mais voisine, je crois, de la majorité des pratiques pédopsychiatriques publiques françaises, a été discutée par la professeure Amaria Baghdali, co-autrice actuelle du rapport sur lequel la Haute Autorité de Santé fonde ses préconisations. À cette époque, la professeure Baghdali considérait qu’on pouvait trouver de nombreuses compatibilités entre les positions que je défendais et les recommandations de l’HAS. Celle-ci s’était contentée de déclarer la psychanalyse « non consensuelle » (une originalité qui marque peut-être l’intérêt de son apport). Quelles pressions ont-elles relancé actuellement, sous une forme plus virulente, un antagonisme qui paraissait en voie d’apaisement ?