Chocs électriques, aversifs et effets indésirables non mesurés : ce que l’histoire des méthodes comportementales intensives oblige à regarder
par Patrick Landman

I. Une phrase qui sert de laissez-passer
Il est une phrase que l’on entend, dans le débat français sur l’autisme, à peu près chaque semaine depuis vingt ans : les psychanalystes ont culpabilisé les mères.
Ce fut une faute, et une faute trop largement répandue. Les psychanalystes qui travaillent dans le champ de l’autisme l’ont totalement abandonnée : ils exercent aujourd’hui en partenariat avec les parents. Il n’y a rien à ajouter sur ce point, et cet article n’y reviendra pas.
J’ajoute une seule réserve de méthode, et je n’y reviendrai pas davantage : les méthodes comportementales et développementales sont codifiées, alors que ce que l’on proscrit sous le nom d’« approche psychanalytique » n’est défini nulle part — le terme recouvre des pratiques très diverses, sans protocole identifiable. Parmi les exigences scientifiques figure pourtant celle de définir avec précision ce que l’on rejette.
Mais cette phrase a acquis, à force de répétition, une seconde fonction qui n’a plus rien à voir avec la première. Elle est devenue un laissez-passer. Celui qui la prononce s’exonère par avance de tout examen : puisque l’adversaire a commis une faute morale, celui qui la dénonce est réputé n’en avoir commis aucune. L’argument historique se transforme en brevet de moralité permanent, et ce brevet dispense de regarder ce que l’on fait soi-même — hier, et surtout aujourd’hui.
Cet article se propose d’ouvrir cette porte-là. Il ne s’agit pas de retourner l’accusation pour le plaisir de la symétrie, ni de faire porter à des praticiens consciencieux les fautes d’autres que soi. Il s’agit d’établir cinq choses, chacune sur pièces.
Que les méthodes comportementales intensives appliquées à l’autisme ont une histoire aversive qui n’est pas marginale, mais centrale, et qui est signée par les fondateurs mêmes de la discipline.
Que cette histoire n’est pas close : au moment où ces lignes sont écrites, en septembre 2026, un établissement du Massachusetts administre encore des chocs électriques cutanés à des personnes handicapées, et la règle fédérale qui doit l’interdire a été reportée pour la troisième fois.
Que l’efficacité de ces méthodes, mesurée par les moyens les plus rigoureux dont nous disposons, est nettement plus modeste que ce que le discours public laisse entendre.
Que les effets indésirables de ces interventions ne sont, à quelques exceptions près, tout simplement pas recueillis — de sorte que la question du dommage ne peut pas être tranchée, et que cette impossibilité est elle-même le résultat d’un choix.
Et que le champ qui exige des autres le niveau de preuve le plus élevé est, sur la déclaration de ses propres conflits d’intérêts, dans une situation qu’aucune revue de médecine ne tolérerait.
De ces cinq constats découle une question, que j’adresse en fin de parcours à la Haute Autorité de Santé, et qui porte sur ses propres recommandations.
Je ne demande pas l’interdiction de l’analyse appliquée du comportement. Je demande une chose plus simple et plus dérangeante : l’égalité de traitement. Que l’on applique à ce champ les critères qu’il applique aux autres.
II. Canton, Massachusetts, septembre 2026
Commençons par le fait le plus dur, parce qu’il a l’avantage de ne pas être discutable.
Le Judge Rotenberg Educational Center est un établissement situé à Canton, dans la banlieue de Boston. Il a été fondé en 1971 sous le nom de Behavior Research Institute par Matthew Israel, psychologue formé à Harvard auprès de B. F. Skinner. Il accueille des personnes autistes et des personnes présentant un handicap intellectuel, enfants et adultes, adressées par des dizaines d’États américains.
Cet établissement administre à certains de ses pensionnaires des chocs électriques cutanés au moyen d’un dispositif conçu sur place, le Graduated Electronic Decelerator, porté en permanence dans un sac à dos et déclenché à distance par un membre du personnel lorsque le pensionnaire produit un comportement inscrit sur son plan de traitement. Ce dispositif n’est pas un électrochoc au sens psychiatrique du terme : c’est un appareil de punition positive, au sens technique que l’analyse appliquée du comportement donne à cette expression.
Voici la chronologie, réduite aux faits.
1971. Fondation de l’établissement. Le recours aux aversifs — chocs, privations, contentions, casques de privation sensorielle, aspersions d’ammoniaque — est revendiqué et théorisé.
1980-1998. Six pensionnaires meurent dans des circonstances qui ont fait l’objet d’enquêtes : Robert Cooper en 1980, Danny Aswad en 1981 — quatorze ans, mort sous contention ventrale —, Vincent Milletich en 1985 — vingt-deux ans, mort d’asphyxie alors qu’il portait un casque de privation sensorielle —, Abigail Gibson en 1987, Linda Cornelison en 1990 — dix-neuf ans, morte d’une perforation intestinale après que ses signaux de douleur eurent été traités comme des comportements à corriger —, Silverio Gonzalez en 1998.
2002. André McCollins, adolescent autiste de dix-huit ans, reçoit trente et un chocs en sept heures après avoir refusé d’ôter son manteau. Il est ensuite hospitalisé pour brûlures et pour un état de stress aigu. La vidéo de cette séance, filmée par l’établissement lui-même, sera diffusée en 2012 lors du procès intenté par sa mère, qui se conclura par une transaction.
2007. Un appel canular d’une personne se faisant passer pour un superviseur conduit le personnel de nuit à réveiller deux pensionnaires, à les entraver et à leur administrer respectivement soixante-dix-sept et vingt-neuf chocs. L’un d’eux est soigné pour brûlures. Le personnel a appliqué la consigne : il n’a, à aucun moment, considéré qu’il y avait là quelque chose d’invraisemblable.
2011. Matthew Israel est inculpé pour mise en danger d’enfant et entrave à la justice, après la destruction d’enregistrements vidéo. Il quitte la direction de l’établissement dans le cadre d’un accord de poursuites différées.
2013. Le Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture conclut que les droits des pensionnaires de cet établissement ont été violés au regard de la Convention contre la torture.
2020. La Food and Drug Administration interdit ces dispositifs. C’est le troisième dispositif médical interdit par cette agence depuis sa création.
Juillet 2021. La cour d’appel fédérale du district de Columbia annule l’interdiction. Le motif n’est pas médical : la cour juge que la FDA n’a pas le pouvoir d’interdire un dispositif pour un usage particulier, parce que cela reviendrait à réglementer l’exercice de la médecine. La pratique reprend.
Décembre 2022. Le Congrès modifie la loi fédérale sur les aliments, les médicaments et les cosmétiques pour clarifier que la FDA dispose bien de cette compétence.
25 mars 2024. La FDA propose une nouvelle interdiction. Elle motive sa décision en énumérant les risques établis du dispositif : « dépression, anxiété, aggravation des symptômes sous-jacents, développement d’un trouble de stress post-traumatique » du côté psychique, « douleur, brûlures et lésions tissulaires » du côté physique. La consultation publique se clôt le 28 mai 2024.
Octobre 2025. Date annoncée pour la publication de la règle définitive. Elle n’est pas publiée.
Mai 2026. Nouvelle date annoncée. Au 1er juin 2026, la règle n’est toujours pas publiée.
Juillet 2026. L’agenda réglementaire unifié reporte l’échéance à novembre 2026.
Nous sommes en septembre 2026. Les faits que je viens d’énumérer ne relèvent pas de l’histoire des idées. Ils décrivent ce qui se passe cette semaine, à Canton, dans un établissement qui fonctionne, qui est financé, et dont les avocats ont gagné devant une cour fédérale.
On m’objectera que c’est là une affaire américaine, marginale, et qu’elle ne dit rien de l’état général du champ. Je note seulement que ce n’est pas mon diagnostic, mais celui de chercheuses qui travaillent dans ce champ : Michelle Dawson et Sue Fletcher-Watson écrivent, dans la revue Autism, que le choc électrique cutané, « comme d’autres formes de punition corporelle, n’appartient pas au passé pour les autistes ». Elles ne présentent pas cette persistance comme une anomalie isolée, mais comme l’aboutissement plausible de défaillances plus générales dont je parlerai plus loin.
Je demande qu’on mesure ce que cela signifie dans un débat où l’on reproche à la psychanalyse, à juste titre, des propos tenus à des mères dans les années 1970 et 1980. Aucune institution psychanalytique n’a jamais eu besoin d’être interdite par une agence sanitaire. Aucune pratique psychanalytique n’a jamais fait l’objet d’un avis du Rapporteur spécial des Nations unies sur la torture. Ce n’est pas un argument d’autorité : c’est une différence de nature entre un discours nuisible et un dispositif qui brûle la peau.
III. « Ce n’est pas de l’ABA » : l’argument de la marge, et pourquoi il ne tient pas
La réponse habituelle est connue : cet établissement est une aberration, aucun professionnel sérieux ne le soutient, il ne représente pas l’analyse appliquée du comportement telle qu’elle se pratique aujourd’hui.
Les deux premières propositions sont exactes. La troisième mérite un examen, parce qu’elle repose sur une reconstruction de l’histoire de la discipline.
Matthew Israel n’est pas un charlatan venu de nulle part. Il est un élève direct de Skinner, formé dans le laboratoire qui a produit le paradigme tout entier. Le dispositif qu’il a conçu n’est pas une invention sauvage : c’est l’application littérale d’un principe théorique — la punition positive comme procédure de réduction d’un comportement — dans le vocabulaire technique de la discipline.
Et les aversifs n’ont pas été, pendant vingt-cinq ans, une marge honteuse. Ils ont été une partie reconnue, publiée, enseignée du répertoire.
Il faut le dire précisément. En 1965, Ole Ivar Lovaas — l’homme que l’on présente aujourd’hui comme le fondateur de l’intervention comportementale intensive précoce dans l’autisme — publie des travaux où des enfants autistes reçoivent des chocs électriques transmis par un plancher électrifié, afin d’établir des comportements sociaux et de supprimer des conduites d’auto-stimulation. Ces travaux ne sont pas dissimulés : ils sont publiés dans des revues scientifiques, commentés, reproduits. Le célèbre article de 1987, celui qui annonce que 47 % des enfants traités atteignent un « fonctionnement normal » et qui a fondé la légitimité du champ pour quarante ans, décrit un protocole qui comportait le recours aux aversifs.
Ce n’est donc pas la psychanalyse qui exhume ces faits : ce sont les auteurs eux-mêmes qui les ont publiés, sous leur nom, avec fierté.
Le dossier Rekers-Lovaas
Il y a plus, et c’est le point que je voudrais qu’on regarde en face, parce qu’il touche exactement à la question des mères.
En 1974, dans le Journal of Applied Behavior Analysis — la revue de référence de la discipline —, George Rekers et Ivar Lovaas publient le compte rendu d’un traitement comportemental appliqué à un garçon de quatre ans désigné sous le pseudonyme de « Kraig », dont le « comportement de rôle sexuel déviant » devait être corrigé.
Le protocole est décrit en détail. Dans le laboratoire, la mère de l’enfant est instruite d’ignorer systématiquement l’enfant lorsqu’il joue avec des objets dits féminins, et de ne lui répondre que lorsqu’il choisit des objets dits masculins. À domicile, un système de jetons est mis en place : jetons bleus pour les comportements masculins, échangeables contre des récompenses ; jetons rouges pour les comportements féminins, convertibles en corrections physiques administrées par le père.
L’enfant s’appelait Kirk Murphy. En 2011, sa famille a témoigné publiquement sur ce qu’avait été ce traitement — les coups, les marques, l’enfant qui avait compris qu’il était défectueux. Kirk Murphy s’est suicidé en 2003, à trente-huit ans.
Ce cas est devenu, par la suite, l’une des références fondatrices des thérapies dites de conversion. Il a été cité pendant des décennies comme une réussite. On verra plus loin que ce n’est pas un détail d’histoire : c’est sur cette continuité que s’appuient aujourd’hui les tenants de la neurodiversité pour qualifier l’analyse appliquée du comportement elle-même de thérapie de conversion.
Je voudrais qu’on entende précisément ce que ce dossier établit, car il ne dit pas ce que l’on croit.
Le reproche que l’on adresse à la psychanalyse porte sur l’attribution à la mère d’une cause : sa manière d’être aurait produit le trouble de son enfant.
Ce que le protocole Rekers-Lovaas fait à la mère est différent, et il faut se demander si c’est mieux. On ne lui attribue pas la cause : on lui attribue l’exécution. On lui confie le dispositif. On lui enseigne à retirer son regard à son enfant selon une grille. On lui demande d’appliquer, chez elle, à table, au moment du coucher, un système de contingences dont elle devient l’opératrice. Et, par construction, elle devient comptable du résultat.
Cette structure n’a pas disparu avec les aversifs. Elle est au cœur du parent training, qui est aujourd’hui l’une des composantes les mieux établies des programmes comportementaux. Une mère à qui l’on prescrit vingt-cinq ou quarante heures hebdomadaires d’intervention, à qui l’on explique que le pronostic dépend de l’intensité et de la précocité, et dont on mesure la « fidélité d’implémentation », n’est pas moins en position de culpabilité que celle à qui l’on parlait, il y a quarante ans, de son désir inconscient. Elle l’est autrement. Elle n’est plus coupable de l’étiologie : elle est comptable de la dose.
Je connais l’objection : le parent training fonctionne, et les données sur le soutien à l’interaction parentale comptent parmi les plus solides de tout le champ. C’est exact, et je ne le conteste pas — j’ajoute seulement, puisqu’on parle de données, que les méta-analyses disponibles indiquent que les interventions les plus efficaces sont les plus brèves et les plus ciblées, non les plus intensives. Ce qui devrait, au passage, conduire à réexaminer la doctrine du nombre d’heures.
IV. Ce que l’on sait vraiment de l’efficacité
Passons à la question que l’on nous oppose toujours : les preuves.
Le travail le plus rigoureux dont nous disposions sur les interventions précoces dans l’autisme est le programme Project AIM, conduit par Micheal Sandbank, Kristen Bottema-Beutel, Tiffany Woynaroski et leurs collègues, publié en 2020 puis actualisé en 2023 sous la forme d’une revue systématique et d’une analyse secondaire.
Les résultats méritent d’être énoncés dans l’ordre où ils apparaissent, parce que c’est cet ordre qui est instructif.
Pris globalement, les interventions comportementales montrent des effets significatifs sur les comportements dits problématiques et sur les dimensions socio-émotionnelles — une taille d’effet de 0,58 dans les essais randomisés.
Mais lorsque l’on retire les mesures rapportées par les proches — parents, enseignants —, la plupart de ces effets disparaissent.
Et lorsque l’on tient compte du biais de détection, c’est-à-dire lorsque l’on ne conserve que les résultats mesurés par des évaluateurs en aveugle, il ne reste plus, dans l’ensemble du corpus, qu’un seul résultat significatif : un effet modeste des interventions développementales naturalistes sur les caractéristiques diagnostiques de l’autisme, avec une taille d’effet de 0,30.
Je laisse chacun apprécier l’écart entre ce résultat et le discours public qui, en France comme ailleurs, présente l’intervention comportementale intensive comme la seule approche scientifiquement validée et oppose cette validation au caractère prétendument non prouvé de tout le reste.
Un mot de méthode, cependant, parce que je réclame ici une rigueur qui doit d’abord valoir pour moi. Ce débat n’est pas clos. En 2023, les Académies nationales américaines des sciences, saisies d’une évaluation du programme d’autisme du ministère de la Défense, ont conclu à l’existence d’un corpus substantiel étayant l’efficacité de l’analyse appliquée du comportement, et ont critiqué la méthodologie des analyses ministérielles qui concluaient à l’absence d’amélioration chez une majorité d’enfants suivis. Il existe donc, de l’autre côté, des travaux sérieux et des conclusions contraires. Ce que j’affirme n’est pas que ces méthodes sont inefficaces. C’est que la certitude affichée dans le débat public — et transposée telle quelle dans nos recommandations administratives — ne correspond pas à l’état réel de la littérature.
V. Les effets indésirables que personne ne recueille
Voici maintenant le point qui, à mon sens, disqualifie la posture morale de ceux qui nous font la leçon.
En 2021, Kristen Bottema-Beutel, Shannon Crowley, Micheal Sandbank et Tiffany Woynaroski ont publié dans la revue Autism un travail d’une simplicité redoutable : ils ont examiné cent cinquante rapports d’études d’intervention non pharmacologique chez de jeunes enfants autistes, et ils ont compté combien d’entre eux mentionnaient un événement indésirable.
La réponse est onze. Onze études sur cent cinquante mentionnent la question — et il faut regarder ce que ces onze mentions contiennent, car le détail est plus instructif que le chiffre lui-même.
Sept d’entre elles se bornent à une formule sans contenu : aucun événement indésirable n’a été observé dans l’un ou l’autre groupe. Elles ne disent ni ce qu’elles ont cherché, ni comment, ni selon quelle définition ; la déclaration y tient lieu de recueil. Une huitième rapporte un événement indésirable survenu chez un enfant, sans que cet événement puisse être imputé avec certitude à l’intervention comportementale. Les trois dernières rapportent un effet indésirable causé par le traitement : un chez un enfant, deux chez des parents.
Le décompte exact est donc celui-ci : sur cent cinquante études, cent trente-neuf ne mentionnent pas la question, sept affirment qu’il ne s’est rien passé sans dire ce qu’elles ont surveillé, une signale un événement dont l’imputation reste incertaine, et trois seulement rapportent un effet imputé au traitement. La distinction entre les deux mots est celle qu’emploie la pharmacovigilance : l’événement est ce qui survient pendant le traitement, l’effet est ce qu’on lui attribue. Encore faut-il, pour l’attribuer, avoir organisé le recueil — et c’est précisément ce qu’aucune de ces cent cinquante études n’a fait.
Arrêtons-nous là un instant, et transposons. Imaginons un champ thérapeutique dans lequel, sur cent cinquante essais publiés, sept pour cent mentionnent la question des effets indésirables et deux pour cent en rapportent un. Imaginons que ce champ concerne des enfants, que les interventions y durent des années, à raison de vingt à quarante heures par semaine, et qu’elles visent explicitement la modification des comportements. Aucune agence du médicament n’accepterait cela. Aucune revue de médecine générale ne publierait cela. Et pourtant c’est sur cette base que l’on écrit des recommandations, que l’on oriente des financements, et que l’on disqualifie les approches concurrentes.
Le résultat que l’on ne cite pas : les tailles d’effet négatives
Le même travail contient un second résultat, dans la troisième section de ses résultats, et il n’est presque jamais cité. Onze études sur cent cinquante — onze également, mais ce ne sont pas les mêmes — rapportent au moins une taille d’effet négative : comparés aux enfants du groupe contrôle, les enfants affectés à l’intervention ont vu leurs comportements ou leurs capacités de communication se dégrader. Le tableau 4 de l’article en donne la liste, intervention par intervention. Dans la plupart des cas, il s’agit d’interventions comportementales.
Je pèse ce que j’avance : une taille d’effet négative ne démontre pas à elle seule qu’un dommage est survenu. Elle peut tenir à la petitesse des échantillons, à la composition des groupes, au hasard. Mais c’est exactement le raisonnement que l’on n’accepte nulle part ailleurs. Dans un essai de médicament, une dégradation mesurée chez le groupe traité n’est pas rangée parmi les résultats d’efficacité décevants : elle est traitée comme un signal, elle est examinée, et cet examen figure au dossier. Ici, aucune de ces onze études ne lit son propre résultat comme un signal de sécurité.
C’est le point où les deux manques se rejoignent. D’un côté, rien n’est recueilli. De l’autre, lorsque les données rapportées indiquent elles-mêmes une détérioration, aucun cadre n’existe pour la lire comme telle. Ces onze études primaires mériteraient d’être reprises une par une. Ce travail n’a pas été fait, et il ne demande ni moyens considérables ni prise de position doctrinale — seulement qu’on veuille bien regarder.
Ce que Dawson et Fletcher-Watson établissent
En juillet 2021, Michelle Dawson et Sue Fletcher-Watson publient dans Autism un commentaire dont le titre dit l’essentiel : Quand les chercheurs sur l’autisme ignorent les dommages. Ce texte tient en trois pages. Il est, à ma connaissance, ce qui a été écrit de plus rigoureux sur la question que je pose ici, et je m’y appuie largement dans ce qui suit. On notera qu’il n’est l’œuvre ni d’une militante extérieure au champ, ni d’un psychanalyste : Michelle Dawson est une chercheuse autiste qui travaille sur la cognition autistique, Sue Fletcher-Watson est chercheuse au Salvesen Mindroom Research Centre, à Édimbourg.
Leur premier apport est de restituer le détail du décompte. Sur les cent cinquante études examinées, cent trente-neuf — quatre-vingt-treize pour cent — ne mentionnent ni même n’évoquent la possibilité d’un effet indésirable ; onze, soit sept pour cent, en font une mention sommaire ; et aucune n’indique qu’une surveillance des événements indésirables a été mise en place, encore moins selon quelle méthode. Elles ajoutent un fait que je n’avais pas mesuré : l’examen attentif des motifs de sortie d’étude des participants et des tailles d’effet rapportées livre des indices que des dommages sont bel et bien survenus — sans jamais avoir été interprétés comme tels par les auteurs.
Leur deuxième apport est de montrer que cette lacune n’est ni une étude malheureuse ni une équipe négligente. Elles rapprochent le travail de Bottema-Beutel de la revue systématique de Rodgers et de ses collègues, publiée en 2020 dans Health Technology Assessment et consacrée aux interventions précoces intensives fondées sur l’ABA. Nulle part dans cette littérature — celle-là même sur laquelle s’appuient les recommandations françaises de la Haute Autorité de Santé — n’est rapporté le moindre effort pour recueillir des données sur les issues défavorables. Les protocoles d’étude, dans lesquels ce recueil devrait être spécifié à l’avance, ne sont pas disponibles. Les résultats à long terme font défaut, pour des interventions dont on affirme pourtant qu’elles ont des effets sur toute une vie.
Leur troisième apport est de nommer ce que cela coûte, et de le faire dans le vocabulaire de l’éthique de la recherche plutôt que dans celui de la polémique. Elles reprennent à Zarin, Goodman et Kimmelman la notion de caractère non informatif évitable : le fait qu’une étude soit, par la faiblesse de ses standards, incapable de répondre à la question qu’elle prétend poser. Le JAMA a établi en 2019 que cela constitue en soi une violation de l’éthique de la recherche, entraînant de facto un dommage pour les participants comme pour la population étudiée. Autrement dit, et la conséquence mérite d’être énoncée lentement : une littérature qui ne dit rien des dommages n’est pas une littérature neutre. Elle est elle-même dommageable, parce qu’elle sert à décider.
Leur quatrième apport est comparatif, et c’est celui qui devrait le plus nous arrêter. Dans d’autres domaines de l’intervention non médicamenteuse, une littérature critique s’est constituée sur ce même problème : Britton et ses collègues sur les effets indésirables des programmes de méditation en pleine conscience, Papaioannou et ses collègues sur les protocoles d’essais d’interventions comportementales, de mode de vie et de psychothérapie. La recherche sur l’autisme, écrivent Dawson et Fletcher-Watson, fait malheureusement exception : des standards faibles y persistent sans être contestés, de même que l’indifférence aux dommages, de même que l’ampleur des pratiques plausiblement dommageables appliquées couramment aux personnes autistes. Ce n’est donc pas la psychanalyse qui ferait de l’autisme une exception française : c’est la recherche interventionnelle sur l’autisme qui fait exception au sein de la médecine fondée sur les preuves.
Leur cinquième apport est le plus dérangeant. Elles énumèrent les pratiques courantes dont le caractère plausiblement dommageable n’est jamais examiné : des analyses fonctionnelles qui soumettent inutilement des personnes autistes à des provocations artificielles répétées jusqu’à ce que le dommage survienne ; des renforçateurs alimentaires de type malbouffe, et les évaluations de préférences qui en exigent la consommation ; des environnements appauvris qui privent la personne d’informations dont elle a besoin ; le fait de prendre pour cible, sous le nom de comportement « problème » ou « défi », tout ce que la personne autiste manifeste — détresse, douleur, peur, tristesse, excitation, amusement, concentration, persévérance, curiosité, ingéniosité ; et la punition — blocage de la réponse, coût de la réponse — infligée à des autistes parce qu’ils sont autistes : parce qu’ils battent des mains, parce qu’ils parlent de leurs intérêts.
Et elles en tirent la conclusion qui, à mon sens, déplace tout le débat. Puisque ces interventions visent explicitement à réduire ou à supprimer tout signe d’autisme, la perte des intérêts propres, des comportements adaptatifs et des forces de la personne autiste n’est pas un effet secondaire que l’on aurait omis de mesurer : elle est l’objectif, et elle est comptabilisée comme un bénéfice. L’évaluation des dommages n’a donc pas seulement été négligée — elle a été activement empêchée par le choix même des critères de résultat. On ne peut pas découvrir un dommage que l’on a défini comme une réussite.
Une dernière remarque, et elle est de méthode. Dawson et Fletcher-Watson signalent en note que l’un des articles identifiés dans cette revue comme contenant des indices de dommages non reconnus est de l’une d’elles, et elles écrivent que leur commentaire entend assumer ce fait plutôt que de le passer sous silence. Je voudrais qu’on mesure ce que représente cette note de trois lignes. C’est exactement le geste que l’on exige de la psychanalyse depuis vingt ans — reconnaître, nommer, écrire — et qu’aucune société savante comportementaliste n’a accompli sur les aversifs. Il a été accompli, dans une revue du champ, par une chercheuse du champ, sur son propre travail. Cela établit au moins que la chose est possible.
L’argument de la neurodiversité : des thérapies de conversion ?
C’est ici que prend appui un argument que le débat français écarte d’ordinaire d’un haussement d’épaules, et qu’il faudrait avoir l’honnêteté d’examiner. Pour les tenants de la neurodiversité — et pour une part importante des personnes autistes adultes qui se sont exprimées publiquement —, les méthodes de type ABA ne sont pas des traitements dont on discuterait le dosage ou l’efficacité : ce sont des thérapies de conversion.
L’argument n’est pas une métaphore, et il n’est pas non plus une injure. Il est structurel, et il tient dans une distinction. Une intervention qui s’occupe des déficiences d’une personne autiste — l’absence de langage fonctionnel, les conduites auto-agressives, les difficultés d’autonomie, la douleur sensorielle — vise à lui rendre des capacités dont elle est privée. Une intervention qui prend pour cible l’ensemble des manifestations de l’autisme — les battements de mains, les intérêts spécifiques, l’évitement du regard, les routines, les modalités de communication non conventionnelles — ne vise pas une déficience : elle vise ce qui constitue le mode d’être de la personne. Dans le premier cas on supplée un manque ; dans le second on supprime une identité.
Or c’est bien le second objectif que les grands programmes ont explicitement affiché pendant quarante ans. Le critère de réussite de l’article de Lovaas de 1987 n’était pas l’acquisition d’une autonomie : c’était le « fonctionnement normal », défini comme l’indiscernabilité d’avec les pairs non autistes. Le terme technique employé dans la littérature — indistinguishability from typically developing peers — dit exactement ce qu’il dit, et il a été pendant des décennies le critère d’excellence du champ.
Le rapprochement avec les thérapies de conversion n’est donc pas une figure de rhétorique empruntée à un autre combat : il est, au sens littéral, généalogique. Le protocole Rekers-Lovaas de 1974 que j’ai décrit plus haut est une thérapie de conversion — il en constitue l’une des références fondatrices — et il a été conçu dans le même laboratoire, par l’un des deux mêmes auteurs, avec les mêmes procédures de renforcement différentiel, à la même période et dans la même revue que l’intervention comportementale intensive précoce appliquée à l’autisme. Ce n’est pas la neurodiversité qui a inventé ce voisinage : ce sont les auteurs eux-mêmes qui ont publié les deux protocoles côte à côte.
Je ne reprends pas cet argument à mon compte sans réserve, et il faut dire où il porte et où il ne porte pas. Il ne porte pas sur toutes les pratiques du champ : une guidance parentale brève visant la qualité de l’interaction, un travail sur la communication alternative, un accompagnement de la douleur sensorielle ne tombent pas sous cette description, et l’on ne rend service à personne en feignant le contraire. Il ne dit rien, non plus, des situations cliniques les plus lourdes, où des conduites d’automutilation menacent l’intégrité physique de la personne et appellent une réponse que la seule affirmation identitaire ne fournit pas. Et il est porté au premier chef par des personnes autistes adultes et verbales, dont on ne peut pas présumer sans examen qu’elles parlent au nom de celles qui ne le sont pas — objection que les chercheurs proches du mouvement, Leadbitter et ses collègues notamment, formulent eux-mêmes.
Mais il porte, et pleinement, sur le point qui nous occupe : celui des critères de résultat. Car si l’objectif assigné à l’intervention est la disparition des signes d’autisme, alors la perte de ce qui fait la personne n’est pas un effet indésirable qu’on aurait négligé de recueillir — elle est l’effet recherché, inscrit dans le protocole et comptabilisé comme un succès. C’est exactement ce qu’écrivent Dawson et Fletcher-Watson : la perte des intérêts, des comportements adaptatifs et des forces propres aux personnes autistes est intentionnelle, et interprétée comme bénéfique plutôt que comme dommageable. L’argument identitaire et l’argument méthodologique se rejoignent donc en un seul point, et c’est ce qui leur donne leur force : un dispositif qui a défini la suppression d’une identité comme son critère de réussite ne peut pas, par construction, enregistrer cette suppression comme un dommage.
On peut juger le mot « conversion » excessif. On ne peut pas, en revanche, écarter la question qu’il pose sans y répondre : dans un programme donné, quelle est la part de ce qui vise une déficience et quelle est la part de ce qui vise une différence ? Cette question n’appelle aucune prise de position idéologique. Elle appelle qu’on lise les objectifs inscrits sur les plans d’intervention, un par un — et c’est précisément ce qu’aucune recommandation française n’a jamais demandé.
Ce que Project AIM en conclut
Les auteurs de Project AIM en tirent, dans leur mise à jour de 2023, une conclusion dont il faut peser chaque mot : les bénéfices potentiels de ces interventions ne peuvent pas être mis en balance avec le potentiel d’effets indésirables, en raison de l’insuffisance de leur surveillance et de leur signalement. Autrement dit : nous ne sommes pas en état de dire si ces interventions font plus de bien que de mal, non pas parce que la question serait trop difficile, mais parce qu’on ne l’a pas posée.
Le chapitre des conflits d’intérêts
On m’accordera que cette absence de recueil pose une question de sincérité. Elle en pose une autre, documentée celle-là avec une précision qui ne laisse guère de place à la discussion.
En 2021, la même équipe a examiné cent quatre-vingts articles publiés sur un an dans huit revues d’analyse du comportement. Dans 84 % des cas, au moins un auteur se trouvait en situation de conflit d’intérêts — prestataire ou consultant rémunéré dans le champ même qu’il évaluait. Deux pour cent l’avaient correctement déclaré. Et 87 % des articles affirmant explicitement l’absence de tout conflit comportaient en réalité un auteur en situation de conflit.
Une mise à jour à cinq ans, publiée en 2026, montre que rien n’a changé : 93 % des études comportent au moins un auteur financièrement intéressé, 8 % le déclarent, et 93 % des déclarations d’absence de conflit sont fausses.
Dawson et Fletcher-Watson relient explicitement les deux faits, et c’est leur liaison qui importe : si les défaillances sur les dommages ont pu proliférer, c’est notamment parce que les revues ont accepté des standards faibles et parce que les conflits d’intérêts y sont demeurés sans contrôle. Elles ajoutent une conséquence que je n’avais pas vue et qui est la plus grave : l’absence de dommages recueillis a été interprétée, à tort, comme la preuve d’une absence de dommages — et cette inférence fautive a essaimé au-delà de la recherche interventionnelle, jusque dans les politiques de repérage et de dépistage précoces.
Je demande donc que l’on tienne les deux faits ensemble, parce que c’est leur conjonction qui est accablante. Un champ qui ne recueille pas ses effets indésirables, et dont les auteurs ne déclarent pas leurs intérêts dans neuf cas sur dix, est un champ qui exige des autres un niveau de preuve qu’il ne s’applique pas à lui-même.
VI. Question posée à l’HAS : les effets indésirables des méthodes recommandées ?
Tout ce qui précède concerne la littérature internationale. Il faut maintenant poser la question chez nous, et la poser à l’institution qui écrit la norme. J’ai donc relu la recommandation de bonne pratique publiée par la Haute Autorité de Santé le 12 février 2026, Trouble du spectre de l’autisme : interventions et parcours de vie du nourrisson, de l’enfant et de l’adolescent, ainsi que l’argumentaire de la recommandation de 2012 qu’elle actualise. Voici ce que cette lecture établit.
Premier constat : l’engagement pris en 2012 n’a pas été tenu. L’argumentaire de 2012 écrivait, en toutes lettres, que « la question de l’évaluation du rapport bénéfice/risque de chaque intervention est essentielle et devra figurer dans le rapport ». La formule est de la HAS, elle est au futur, et elle vaut engagement. Quatorze ans plus tard, aucun recueil systématique d’effets indésirables n’a été organisé, aucune section n’y a été consacrée, et la recommandation de 2026 ne reprend pas cette phrase. Ce n’est pas un oubli de rédaction : c’est une obligation que l’agence s’était donnée à elle-même, qu’elle n’a pas remplie, et dont elle n’a pas motivé l’abandon.
Deuxième constat : le mot « risque » a changé de côté. Dans le texte de 2026, le risque existe — mais il est presque toujours celui de ne pas intervenir, ou d’intervenir trop peu. On y lit que « l’abandon d’interventions peut présenter un danger ou induire une perte de chances », et que l’intensité doit être fixée de manière à « limiter les risques de sous-stimulation ou au contraire de surstimulation ». Cette seconde formule est, dans tout le document, la seule occurrence d’un risque attaché à l’intervention elle-même — et elle est posée comme une considération éthique sur le dosage, non comme une question de sécurité appelant un recueil de données. Les autres mentions du risque concernent le harcèlement scolaire et les ruptures de parcours, c’est-à-dire l’environnement. Nulle part le texte n’envisage qu’une intervention correctement conduite, conforme aux recommandations, puisse nuire.
Troisième constat, et c’est le plus difficile à justifier : l’agence applique deux régimes de sécurité différents à l’intérieur du même document. S’agissant des médicaments, la recommandation de 2026 est exemplaire : toute prescription, en particulier de psychotropes, « doit être strictement encadrée, faire l’objet d’une information préalable des familles, être précédée d’un bilan initial et accompagnée d’une surveillance régulière ». Information préalable, bilan initial, surveillance : les trois piliers de la pharmacovigilance sont là, et c’est très bien. S’agissant des interventions développementales et comportementales — recommandées à raison d’« au moins 10 heures hebdomadaires » avant six ans, et poursuivies des années durant —, aucune de ces trois exigences n’est formulée. Pas d’information préalable sur les risques, puisqu’aucun n’est identifié. Pas de bilan de sécurité initial. Pas de surveillance des effets indésirables.
Je demande qu’on regarde cette asymétrie en face, parce qu’elle ne résiste à aucun raisonnement. Une molécule administrée dix minutes par jour est entourée d’un dispositif de vigilance. Une intervention qui occupe dix heures par semaine de la vie d’un enfant de quatre ans, qui vise explicitement la modification de ses comportements, et qui se prolonge sur plusieurs années, n’en a aucun. La seule justification concevable serait que l’on sache cette seconde exposition dépourvue de risque. Or on ne le sait pas : on ne l’a pas mesuré, et les sections précédentes de cet article établissent que le champ international ne l’a pas mesuré davantage. L’absence de dispositif de vigilance ne repose donc pas sur une preuve d’innocuité, mais sur une présomption d’innocuité — et cette présomption, aucune agence sanitaire ne l’accorderait à un médicament.
Quatrième constat : cette asymétrie n’est pas compensée par la force des preuves. On pourrait soutenir qu’un niveau de preuve écrasant autorise à relâcher la vigilance. Ce n’est pas le cas ici, et le document le dit lui-même. Dans la recommandation de 2026, l’implication des parents dans les interventions globales et les groupes d’entraînement aux habiletés sociales sont gradés B — présomption scientifique. La communication alternative et améliorée ainsi que plusieurs approches développementales sont gradées C — faible niveau de preuve. Et la majorité des recommandations relève de l’accord d’experts. Je ne le reproche pas à la HAS : c’est l’état réel de la littérature, et je tiens par ailleurs que l’accord professionnel constitue un régime de preuve légitime. Mais on ne peut pas tenir les deux bouts à la fois. Ou bien le niveau de preuve est tel qu’il autorise à écarter des approches concurrentes pour insuffisance de démonstration — et alors il doit être assorti des obligations de sécurité qui accompagnent partout ailleurs ce degré d’exigence. Ou bien il repose pour l’essentiel sur un accord d’experts — et alors la prudence sur les dommages devrait être maximale, et non nulle.
Ma question à la Haute Autorité de Santé est donc précise, et elle n’appelle ni révision doctrinale ni polémique.
Sur quelles données la HAS fonde-t-elle l’absence, dans sa recommandation de février 2026, de toute obligation de recueil des effets indésirables pour des interventions qu’elle recommande à raison de dix heures hebdomadaires ou plus chez de jeunes enfants ?
Pourquoi l’engagement pris dans l’argumentaire de 2012 — faire figurer le rapport bénéfice/risque de chaque intervention — n’a-t-il été ni tenu, ni repris, ni son abandon motivé ?
Au nom de quel principe l’information préalable des familles, le bilan initial et la surveillance régulière, exigés à juste titre pour une prescription de psychotrope, ne le sont-ils pas pour une exposition comportementale de plusieurs années ?
Ces trois questions sont factuelles. Elles appellent une réponse écrite, et elles ne préjugent en rien du bien-fondé des méthodes recommandées. Elles portent sur ce que l’agence a mesuré, et sur ce qu’elle a choisi de ne pas mesurer.
VII. Le dossier du stress post-traumatique : ce qu’il établit et ce qu’il n’établit pas
J’en viens à la question du trouble de stress post-traumatique, et je vais la traiter avec une prudence que mes contradicteurs, sur d’autres sujets, ne s’imposent pas.
En 2018, Henny Kupferstein publie dans Advances in Autism une enquête auprès de personnes autistes et de proches, concluant que 46 % des répondants exposés à une intervention comportementale répondaient aux critères d’un état de stress post-traumatique, contre une proportion nettement moindre chez les non-exposés.
Cette étude a été vivement critiquée, et une partie des critiques est fondée. Il s’agit d’une enquête en ligne, sur un échantillon de convenance, avec un fort recours à des répondants par procuration, et un instrument adapté plutôt que validé pour cette population. Les objections de Justin Leaf et de ses collègues, publiées la même année dans la même revue, portent sur ces points et méritent d’être lues. Kupferstein y a répondu en 2019.
Disons-le donc nettement : cette étude ne démontre pas que l’analyse appliquée du comportement provoque un état de stress post-traumatique. Quiconque la présente comme une démonstration commet exactement la faute qu’il reproche au camp d’en face — transformer un résultat fragile en certitude par la force de la répétition.
Cela posé, deux choses restent vraies, et elles sont plus embarrassantes que l’étude elle-même.
La première : ce n’est pas une militante qui met le stress post-traumatique au nombre des risques de ces dispositifs. C’est la Food and Drug Administration. Dans son projet de règle du 25 mars 2024, l’agence fédérale américaine motive l’interdiction des dispositifs de stimulation électrique utilisés pour les comportements auto-agressifs ou agressifs en énumérant, parmi les risques établis, « le développement d’un trouble de stress post-traumatique », aux côtés de la dépression, de l’anxiété et de l’aggravation des symptômes sous-jacents. Sur ce point précis, la question n’est plus ouverte : une agence sanitaire l’a tranchée, dans un texte réglementaire, après consultation publique.
La seconde est la plus importante, et elle est logique avant d’être clinique. Si nous ne pouvons pas trancher la question du dommage pour l’ensemble du champ, c’est parce que cinquante ans d’intervention intensive n’ont pas produit un seul dispositif systématique de recueil des effets indésirables. On ne peut pas, dans le même mouvement, refuser de mesurer les dommages et exiger des preuves de leur existence. C’est une structure argumentative fermée, et ceux qui l’emploient devraient savoir qu’elle n’a pas de valeur.
J’ajoute une observation clinique, que je donne pour ce qu’elle est. Le critère de réussite de ces programmes est la réduction des comportements observables. Or un enfant peut réduire ses comportements observables de deux manières : parce qu’il va mieux, ou parce qu’il a appris que les produire coûte cher. La littérature sur le camouflage — cette compétence acquise par beaucoup de personnes autistes à masquer leurs manifestations pour être socialement acceptables — établit une association avec l’épuisement, l’anxiété et les idées suicidaires. Un dispositif qui mesure uniquement la disparition des comportements ne peut pas distinguer ces deux trajectoires. Il enregistrera les deux comme des succès.
Et l’on voit ici que cette observation clinique rejoint exactement l’argument de Dawson et Fletcher-Watson : si l’instrument de mesure a été construit pour compter comme un gain la disparition de ce qui fait la personne, il ne peut pas, par construction, enregistrer le prix payé pour cette disparition. Le problème n’est pas que les chercheurs aient mal cherché les dommages. C’est que les dommages ont été inscrits dans la colonne des bénéfices.
VIII. Le retournement
Je peux maintenant formuler la thèse de cet article sans détour.
Sur la culpabilisation des mères, je m’en tiens à ce qui a été dit au début de cet article : ce fut une faute trop largement répandue, que les psychanalystes qui travaillent dans le champ de l’autisme ont totalement abandonnée. Je n’y reviens pas.
La reconnaissance d’une faute n’a toutefois de valeur que si elle est réciproque, et c’est là que la symétrie se rompt.
Où est la déclaration collective des sociétés savantes comportementalistes sur les aversifs ? Où est le texte qui dit, dans les termes que l’on exige de nous : ceci a été fait, c’était une faute, nous y renonçons, et voici comment nous garantissons que cela ne se reproduira pas ? Où est l’équivalent, pour la thérapie de conversion issue du même laboratoire et de la même revue, du travail de reconnaissance que l’on nous somme d’accomplir ?
Je précise, pour être juste, que ce travail n’est pas impossible et qu’il a commencé — mais à titre individuel, et non institutionnel. Le commentaire de Dawson et Fletcher-Watson, la revue de Bottema-Beutel et de ses collègues, les travaux de Rodgers, ceux de Benevides et de ses collègues qui placent la question des dommages des interventions comportementales parmi les cinq priorités de recherche identifiées par les personnes autistes elles-mêmes : tout cela vient du champ, et non de ses adversaires. C’est précisément pourquoi l’absence de position institutionnelle est aujourd’hui difficile à justifier. Les chercheurs ont fait leur part. Les sociétés savantes n’ont pas fait la leur.
Et surtout : où est l’urgence ? Car il y a entre les deux dossiers une différence que je voudrais formuler le plus calmement possible.
La faute que l’on reproche à la psychanalyse appartient au passé. Ses auteurs sont morts, ses héritiers y ont renoncé, et ce qui subsiste de mère accusée dans un cabinet français relève aujourd’hui du cas isolé et sanctionnable — non du dispositif.
La faute que je décris ici est en cours. Elle a une adresse postale à Canton, Massachusetts. Elle a un numéro de dossier réglementaire, un calendrier de publication trois fois repoussé, et des personnes qui, cette semaine, portent un appareil dans un sac à dos.
Je n’en tire pas la conclusion que l’analyse appliquée du comportement devrait être interdite. Ce serait exactement l’erreur que je dénonce : condamner un champ entier par la faute de ses extrêmes, ce qu’on nous fait depuis vingt ans et qui n’a rendu service à aucun enfant.
J’en tire une conclusion plus modeste et plus exigeante : celui qui se réclame de la science pour disqualifier une autre approche accepte, ce faisant, d’être jugé sur les mêmes critères. Sur le recueil des effets indésirables, sur la déclaration des intérêts, sur la robustesse des effets une fois le biais de détection retiré, et sur la reconnaissance publique des pratiques passées, la comparaison n’est pas à l’avantage de ceux qui la réclament.
IX. Ce qu’il faudrait demander
Un article qui se contente d’accuser ne vaut pas mieux que ce qu’il dénonce. Voici donc ce que je propose de demander, aux agences, aux revues et aux sociétés savantes — et ces demandes valent pour tout le monde, la psychanalyse comprise. Elles recoupent, pour l’essentiel, celles que formulent Dawson et Fletcher-Watson au terme de leur commentaire.
Un recueil obligatoire des événements indésirables dans toute étude d’intervention psycho-éducative chez l’enfant. Le standard existe ailleurs en médecine — la liste de contrôle PRISMA consacrée aux dommages le formalise depuis 2016 — et il n’y a aucune raison de principe pour qu’il s’arrête aux portes du comportement. Une intervention de quarante heures hebdomadaires pendant trois ans est une exposition ; elle doit être traitée comme telle.
La déclaration systématique et vérifiée des liens d’intérêts dans toute publication d’intervention et dans la composition de tout groupe d’experts rédigeant une recommandation. L’intérêt en cause n’est pas seulement pharmaceutique : être prestataire rémunéré de la méthode que l’on évalue est un conflit d’intérêts au sens plein.
Une position publique et écrite des sociétés savantes comportementalistes sur les aversifs, sur leur histoire, et sur les dispositifs encore en usage. Non pas une distanciation générale, mais un texte opposable. Le modèle en existe, à l’échelle d’un article : il a été donné par Dawson et Fletcher-Watson lorsqu’elles ont signalé que l’un des travaux mis en cause était le leur.
Un consentement éclairé qui mentionne l’état réel des données, y compris l’absence de données de sécurité et la modestie des tailles d’effet une fois le biais de détection retiré. Les familles ont droit à cette information, et elles ne l’ont pas aujourd’hui.
Des critères de résultat qui incluent le bien-être de la personne et pas seulement la réduction des comportements observables, afin que le dispositif de mesure devienne capable de distinguer un enfant qui va mieux d’un enfant qui a appris à se taire. C’est, sous une autre formulation, ce que réclament Dawson et Fletcher-Watson lorsqu’elles montrent que le choix des cibles a rendu les dommages invisibles.
Le financement d’une recherche qualitative sur l’expérience des personnes concernées, qui est aujourd’hui la seule source disponible sur les dommages — et qu’on écarte précisément au motif qu’elle est qualitative, c’est-à-dire au motif qu’elle est la seule à poser la question. On notera que lorsqu’on interroge les personnes autistes sur leurs propres priorités de recherche, comme l’ont fait Benevides et ses collègues en 2020, la question des dommages des interventions comportementales figure parmi les cinq premières.
X. Conclusion
Il se trouve qu’au moment où cette phrase :” Les psychanalystes ont culpabiliser les mères d’enfants autistes” est prononcée pour la millième fois dans un studio de radio français, dans une ville du Massachusetts, la règle fédérale qui doit interdire les chocs électriques administrés à des personnes handicapées vient d’être reportée pour la troisième fois. Il se trouve que, sur cent cinquante études d’intervention chez de jeunes enfants autistes, onze mentionnent l’existence possible d’effets indésirables et aucune n’en a organisé la surveillance. Il se trouve que, dans neuf cas sur dix, les auteurs qui évaluent ces méthodes en vivent sans le dire.
Je laisse le dernier mot à Dawson et Fletcher-Watson, parce qu’il vient de l’intérieur du champ et qu’il est plus dur que tout ce que j’ai écrit ici : il nous faut, écrivent-elles, reconnaître, comprendre, assumer et réduire les biais inacceptables qui ont conduit à considérer les autistes comme insusceptibles de subir un dommage — au point que tout puisse leur être fait.
Balayer devant sa porte n’est pas une concession que l’on fait à ses adversaires. C’est la condition pour que le mot « preuve », dans ce débat, veuille encore dire quelque chose.
SOURCES ET RÉFÉRENCES
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