Un traitement automatique des psychés ? par Loriane Bellahsen

Loriane Bellahsen est psychiatre.

La référence au cerveau ou à un diagnostic « cérébral » (TDAH[1], TSA[2], en tête) pour comprendre qui nous sommes et comment nous « fonctionnons », en tant qu’êtres humains, est devenue omniprésente et incontournable. Nombre de personnes aujourd’hui parlent avec délectation ou angoisse de leur cerveau, de leur diagnostic ou de celui de leurs enfants. Il semble évident pour beaucoup que les vieux débats sont tranchés : les particularités psychiques et d’apprentissage sont une fois pour toutes liées au cerveau, lui-même déterminé génétiquement. La prescription massive de psychotropes aux enfants, adolescents, jeunes adultes, étudiant·es n’étonne plus personne et est même présentée comme un progrès ou une chance de mieux réussir. Leur ingestion se trouve parfois glamourisée en tant que nouvel élément de lifestyle sur les réseaux sociaux[3].

Pour se faire une idée de ce matraquage, il suffit d’aller dans une librairie au rayon enfant : on peut y trouver des livres de neuro-contes et des livres d’images à destination des bébés intitulés par exemple « le cerveau » où il est expliqué que le bébé est « une machine à apprendre ». Fais de beaux rêves, petit·e humain·e ! Le motif de la plasticité cérébrale, censé permettre d’échapper au fixisme (car il s’agit quand même d’une approche essentialiste), a surtout permis de conforter la rhétorique de l’entrainement concurrentiel : ainsi, dans le magazine pour adolescents Okapi d’octobre 2025, on trouvait sur la première de couverture : « Connais-tu ton cerveau ? Apprends à le booster ! ».

Les diagnostics liés aux domaines de prédilection des recherches neuroscientifiques, c’est-à-dire les dits TND[4] : le TDAH, les troubles dys (avec la dyslexie en tête), et les TSA, connaissent une inflation jamais vue jusqu’ici.

La littérature scientifique (vulgarisée) est devenue sexy, voire incontournable. De ce point de vue, la transformation qu’appelait de ses vœux le neuroscientifique Laurent Mottron en 2009 a eu lieu. Elle a même complètement débordé le champ de l’autisme. Il invoquait déjà un supposé caractère émancipateur du diagnostic « scientifique » : « Pour les TEDSI[5], L’apprentissage du diagnostic est un acte thérapeutique. (…) La place sociale d’un TEDSI s’acquière d’abord en tant que porteur d’un diagnostic. Celui-ci équivaut pour eux à un véritable baptême, à une véritable entrée dans une communauté́ de semblables. »[6]

Force est de constater que ces paroles prennent aujourd’hui un accent quasi prophétique.

Un tel engouement n’est pas étonnant : se reconnaitre dans un diagnostic peut être une étape importante dans une vie, en donnant une figuration et une légitimation à la souffrance. Par ailleurs, sur un sujet aussi difficile que celui de se sentir très différent·e du plus grand nombre, tout discours et toute pratique qui semble nouvelle, qui donne de l’espoir, est susceptible d’entraîner enthousiasme et adhésion. Toutefois, cela va plus loin, et l’on rencontre désormais des personnes qui semblent presque déçues de ne pas s’être vu confirmer un diagnostic d’autisme ou de TDAH. La société contemporaine serait-elle devenue si inclusive, si tolérante envers la différence et la diversité qu’il deviendrait désirable d’être porteur d’un trouble ou d’un handicap ? L’expérience quotidienne, tout comme l’hyperprésence médiatique de discours discriminatoires, permet d’en douter.

En revanche, plus prosaïquement, dans un contexte de concurrence généralisée, les diagnostics cérébraux offrent la perspective d’une solution individuelle : en effet, un diagnostic de TND ouvre des droits, permet des compensations, aménagements, tiers temps aux examens, RQTH[7], accès à des psychostimulants, etc. Certain·es y voient une forme de résistance au capitalisme tardif et au contrôle de nos vies par les algorithmes. Et pourquoi pas.

Toutefois, c’est un pari risqué, car on ne fonde pas une émancipation sur une essentialisation. En tout cas, je ne crois pas qu’il y ait d’exemple dans l’Histoire. A l’inverse, l’assignation de catégories de personnes à des normes biologiques a justifié et justifie encore leur exploitation, expropriation, exclusion, extermination. Cela doit nous faire réfléchir.

Aussi, cette quête bien compréhensible de solution individuelle ne doit pas nous écarter de l’ambition d’une résolution collective des problèmes. Supprimer Parcoursup, augmenter les salaires les plus bas, réduire les écarts de salaires, sont d’autres solutions avancées par des citoyen·nes et chercheu·ses pour réduire les difficultés sociales et d’apprentissage des enfants, par exemple.

Une idée fréquente est de penser que trouver une origine « neurodéveloppementale » d’origine génétique à des difficultés parfois majeures de développement, relationnelles, psychiques et d’apprentissage serait un soulagement, car ainsi ce ne serait la faute de personne, ni de la personne concernée, ni de ses parents. Ce serait la faute des gènes et du cerveau – qui d’ailleurs ne seraient pas complètement fautifs car la supposée différence pourrait cacher des avantages compétitifs. Mais cette idée est fausse. Dans son ouvrage, « Neurosciences, un discours néolibéral »[8], Le neurobiologiste François Gonon évoque des études qui démontrent par exemple que considérer la schizophrénie ou la dépression comme des maladies du cerveau d’origine génétique augmente le rejet des patients par les tiers, que les personnes qui y adhèrent surestiment la dangerosité des patients et sont plus pessimistes vis-à-vis de leur possibilité de guérison. Ainsi il écrit que, contrairement à une idée fréquente, cette conception augmente la stigmatisation des patients. Les soignants qui y adhèrent feraient preuve de moins d’empathie vis-à-vis des patients que ceux qui ont une conception plus psychologique des troubles mentaux.

Je me bornerai donc, pour terminer cette introduction, à quelques rappels :

Du propre aveu d’un certain nombre de chercheu·ses, les recherches en génétiques et en neurosciences n’ont à ce jour rien apporté concrètement aux patient·es. Aucun biomarqueur ni aucune imagerie ne permettent de poser un diagnostic psychiatrique ou de trouble de l’apprentissage. Aucune application thérapeutique ni pédagogique ne s’est dégagée. Du propre dire de nombreu·ses chercheu·ses en neurosciences, le cerveau et le système nerveux des personnes porteuses d’un diagnostic de TND est exactement comparable au cerveau des personnes qui n’en présentent pas. Le localisationnisme en aires cérébrales est finalement considéré comme une approche trop simpliste. L’origine génétique et la localisation cérébrale du TDAH, de la dyslexie, de l’autisme, des troubles dys en général, constitue un dogme non fondé. Selon François Gonon, les trois seules choses que les recherches en neurosciences et en génétique ont réussi à prouver sont :  

  1. qu’il est illusoire de chercher « la cause » de n’importe quel trouble psychiatrique, car les causes sont toujours multiples ;
  2. que toutes les recherches en imagerie cérébrales ruinent l’idée d’un cerveau humain normal et standard ;
  3. que les recherches tendant à prouver l’hypothèse d’un « terrain génétique » aux maladies psychiatriques, aux difficultés d’apprentissage et à l’état de pauvreté n’ont apporté aucun résultat convaincant, ni confirmé, ni reproductible.

Il y a donc un « double discours » des neurosciences, un écart radical entre des résultats décevants voire inexistants et une « rhétorique de la promesse ». Gonon parle également d’une diffusion médiatique des exagérations, en particulier dans la presse de droite.

La seule conclusion possible est le lien profond entre le discours des neurosciences et les politiques néolibérales. Ceux-ci ont tout simplement fait des situations d’échec des personnes – en tous cas de ce qui considéré comme un échec dans nos sociétés : échec de développement, échec scolaire, échec relationnel, échec professionnel, échec financier – la conséquence d’un cerveau défectueux. ils exonèrent de la responsabilité d’examiner le rôle des inégalités sociales, des problématiques de domination, des violences et traumatismes intra et extra-familiaux.

Sur le plan de la politique concrète, en psychiatrie et pédopsychiatrie, ce discours a surtout servi de caution à la destruction progressive des pratiques collectives de soins psychiques, et au déplacement des finances des lieux de soins vers les banques de données que constituent désormais les « Centres experts ».

Dès les années 1980, après la parenthèse humaniste ayant suivi la Seconde Guerre Mondiale, marquée en psychiatrie par les apports de la psychanalyse, du désaliénisme, de la psychothérapie institutionnelle, des pratiques communautaires et de l’antipsychiatrie, est réapparu un intérêt pour les approches biologiques et organicistes. Celles-ci avaient déjà connu plusieurs périodes et plusieurs domaines de déploiement durant les siècles précédents, fournissant des théories fixistes à propos des femmes, des personnes colonisées, des catégories pauvres, légitimant leur domination ainsi qu’à certaines période la stérilisation puis l’extermination des personnes handicapées. Ce retour de l’ « objectivisme médical » est décrit par Robert Castel dans son ouvrage « la gestion des risques », publié en 1981[9].

S’est imposée dès cette époque une manière de penser les humains sous l’angle de la gestion. C’est le début de l’essor des pratiques de tri, d’orientation, de filiarisation, avec pour obsession la maîtrise les coûts. Cela s’est prolongé dans les discours de la « Santé mentale », approche qui prétend encourager la compétitivité économique des pays en réduisant le « fardeau économique » de la supposée « mauvaise santé mentale ».

Sur le plan de l’exercice concret, s’est imposée progressivement une approche consistant à simplifier, standardiser et parcelliser les métiers du soin et de l’accompagnement, y compris hautement qualifiés et intellectuels, ce que Juan Sebastian Carbonell décrit comme étant le taylorisme appliqué à ces métiers. En conséquence, comme il l’écrit dans « Un taylorisme augmenté » : « les travailleurs perdront en autonomie, voire seront purement et simplement dépossédés de la dimension créative de leur travail ».

On peut citer d’abord la pratique du diagnostic, qui s’est transformée sous l’impulsion de la pensée statistique avec les classifications diagnostiques successives (DSM[10]) issues des USA. Au fur et à mesure, des catégories diagnostiques complexes, basées sur des hypothèses compréhensives, ont été remplacées par des catégories diagnostiques simplifiées, basées sur la juxtaposition de descripteurs, à propos desquelles il est devenu inutile de rechercher un sens. Poser un diagnostic repose désormais sur la pratique du quizz : question, réponse. Et bien sûr, certaines réponses entrainent la prescription d’un psychotrope. Voilà ce qui se présente comme « la science ».

Ce fantasme d’un traitement automatique des psychés n’est pas isolé : la pratique de la médecine elle-même dans son ensemble s’est progressivement standardisée avec l’essor de la médecine fondée sur la preuve (EBM) qui oblige le praticien à fonder chacune de ses actions non plus sur son expérience, non plus sur son intuition, mais strictement sur la littérature scientifique. L’expertise contre l’expérience. L’enjeu : remplacer une pratique de l’interprétation par une pratique de l’application.

L’idée sous-jacente est qu’un contrôle strict des pratiques via une approche tayloriste (standardisée) du diagnostic et du soin permettrait de diminuer les dépenses de santé. Elle a surtout entraîné un appauvrissement des pratiques, une moins bonne formation des soignant·es et une crise des vocations.

Toutefois ces changements ont été acceptés via un argument d’autorité, celui de leur supposée scientificité. Pour la psychiatrie, c’est là qu’est intervenu le discours des neurosciences. Dans les années 1990, celles-ci ont connu un nouveau départ du fait du développement de la technique de l’IRM cérébrale, qui a permis de fournir des images plus précises des cerveaux. En parallèle, les techniques de recherche génétiques s’affinaient et ont suscité l’espoir de trouver la cause génétique de la dépression, bipolarité, schizophrénie, autisme, etc, mais aussi des troubles de l’apprentissage de l’enfant : dyslexie, hyperactivité avec déficit de l’attention, etc. Trois domaines de prédilection des neurosciences sont apparus : les troubles psychiques, les difficultés d’apprentissage des enfants, les inégalités sociales, pour trouver leurs causes biologiques.

C’est ainsi que la recherche en neurosciences et en génétique a été financée massivement depuis les années 2000.

En pédopsychiatrie, depuis le début des années 2000, c’est le champ le champ de l’autisme qui a été investi progressivement par cette révolution des pratiques. Laurent Mottron en donne la recette dans son livre de 2009 : pour un·e psychiatre, ce qui comptera désormais ne sera plus son expérience ou sa qualité de contact avec les patient·es mais sa connaissance de la littérature scientifique et de la recherche internationale. Quant aux pratiques, elles devront être au maximum standardisées et centrées sur l’expertise. Pour prendre soin de nos troubles affectifs et relationnels, de nos angoisses, préférons-nous un·e thérapeute expérimenté·e ou une chercheu·se en neurosciences ? Réponse deux.

Cette mutation des pratiques s’est progressivement articulée avec les discours politiques de l’inclusion-désinstitutionnalisation, ainsi qu’avec une logique de contrat privé, centrée sur la relation client-prestataire. Le milieu de l’autisme était favorable pour cela, grâce à l’existence d’associations de familles pratiquant militant avant tout pour l’inclusion des enfants autistes en milieu ordinaire et les solutions individualisées en dehors des institutions. La rencontre entre ces associations et des décideu·ses politiques a donné toute son ampleur au discours de l’expertise scientifique et à celui de l’inclusion et de la désinstitutionalisation néolibérales. Même si certaines associations, notamment d’autoreprésentants autistes, se réclament de perspectives antipsychiatriques, des distinctions importantes existent avec les réflexions apportées dans les années 1970 par l’antipsychiatrie italienne de Basaglia. Celui-ci critiquait toutes les institutions : l’hôpital certes, mais aussi l’école, l’usine, l’armée, l’entreprise. Il refusait les diagnostics, contestait toutes les formes de pouvoir, souhaitait placer l’effort adaptatif du côté de l’environnement et non plus du côté des personnes. Le discours néolibéral de la désinstitutionalisation et de l’inclusion est tout autre : il fixe arbitrairement une ligne de partition imaginaire entre « les institutions », d’une part, représentées par les lieux de soin et d’accompagnement spécialisés, et « le milieu ordinaire », d’autre part, où l’on trouve toujours l’école, l’usine, l’entreprise, l’armée, la famille, etc. Ce discours contemporain repose sur une mise en concurrence outrancière entre le milieu dit ordinaire, présenté comme seul valable et désirable, et le milieu dit spécialisé, constamment calomnié, voué à disparaitre ou à être transformé en « plateforme ». Il est donc profondément validiste.

Pour faire passer auprès du grand public ce choix politique qui n’a rien d’évident, car, par exemple, il est assez facile de se rendre compte que l’école ordinaire n’est pas un lieu adapté ni épanouissant pour toutes les personnes autistes, surtout sans moyens supplémentaires, une rhétorique s’est déployée autour de « la psychanalyse », supposée omniprésente, maltraitante, responsable de tous les maux, finissant par représenter, par extension, toute la pédopsychiatrie française. En parallèle, le concept de TND est devenu celui officiel de la politique française. Pourtant, cette catégorie diagnostique floue, aux symptômes non spécifiques, masque l’absence totale de substrat biologique avéré. On impute donc un cerveau dysfonctionnel à des enfants puis, sans que l’on comprenne bien pourquoi, celui-ci est présenté comme impliquant, par évidence, des pratiques standardisées exclusives de toute autre : thérapies comportementalistes, compensations environnementales techniques, applications numériques et autres supports de communication. Cette pseudo guerre de chapelle n’est pourtant qu’une diversion, un leurre ; elle masque des projets de transfert de financements des lieux de soin vers des dispositifs de coordination, vers des centres experts de recueil de données, et vers le privé lucratif.

Plusieurs moments décisifs ont jalonné cette évolution. J’en citerai quelques-uns.

La loi du 4 mars 2002 sur les droits des patients, dont le but était de rééquilibrer la relation soignants-patient au bénéfice des patients, a instauré la notion de démocratie sanitaire, la notion d’information du patient et de consentement éclairé, de patient devenant usager, de responsabilité médicale, d’inversion de la charge de la preuve. Les aspects indéniablement progressistes de cette loi ont montré leur fragilité au moment du Covid, où ils ont volé en éclat. En revanche, un certain nombre d’effets pervers sont apparus, en particulier la fomalisation et bureaucratisation des pratiques (notamment celle du consentement éclairé) à l’hôpital, afin de se protéger des procès.

En 2005, une loi a instauré un droit à la scolarité pour tous les enfants en situation de handicap. D’apparence progressiste, elle a d’emblée été marquée par un paradoxe : l’absence de mise en œuvre de moyens réels pour une pédagogie différenciée.

Dans le même temps, certaines pratiques de soin psychique ont été la cible d’associations de parents, amalgamées à la psychanalyse et présentées comme de la torture : pratiques psychocorporelles, ateliers contes, ateliers « pataugeoire », ateliers de jeu dramatique (théâtre), etc.

En 2012, « Grande année de l’autisme », ont été publiées de premières recommandations de la Haute Autorité de Santé sur l’autisme. Les recommandations de la HAS, en France, sont une sorte de guide officiel censé inspirer les professionnels dans leurs pratiques. Elles consacraient l’approche neuro-cognitive dans l’autisme : hypothèse d’un substrat biologique présentée comme avéré, pratiques standardisées répétées et chiffrées présentées comme la conséquence logique de cette hypothèse. Il ne s’agissait déjà plus de soigner ni d’accompagner, mais d’évaluer, de chiffrer, de trier, d’orienter. Les seules interventions recommandées étaient les thérapies comportementales et cognitives. La psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle y étaient désignées comme « non consensuelles ».

En 2018, au cours d’une réunion avec des membres du l’exécutif, on m’avait expliqué que le projet de gouvernement (Macron, déjà à l’époque) était d’installer un modèle « à l’Europe du Nord », c’est-à-dire de définancer les institutions, jugées trop couteuses, puis de transférer l’argent, en faisant une économie au passage, sous forme d’une allocation aux parents afin que ceux-ci puissent « librement » rémunérer des prestataires privés pour leur enfant : d’intervention à domicile, de sorties, de formation, de bilans diagnostiques et fonctionnels, etc. Et en effet, depuis cette période, tout un marché privé de l’autisme a pu se développer. Les Ehpad, l’autisme : on s’enrichit sur les personnes âgées, on s’enrichit sur les personnes handicapées.

En parallèle de cela, les moyens financiers, dans l’autisme, se sont progressivement déplacés du soin (et de l’accompagnement) vers l’expertise diagnostique et la coordination. C’est dans ce but que se sont développées toute une série de plateformes.

La première acception du terme de plateforme désigne de petits dispositifs d’une poignée de professionnel·les, nommées UMI dans le sanitaire puis PCPE dans le médico-social, dont le but est la gestion des dossiers des personnes autistes sans solution. Elles n’effectuent pas de suivi des personnes. Lorsqu’elles reçoivent une demande, leur objectif est d’effectuer un lobbying auprès des structures existantes pour faire accepter la candidature.

Ensuite, dans le sanitaire, la loi de 2021 sur les Plateformes de Coordination et d’Orientation a créé un nouveau type de plateforme en pédopsychiatrie, sur le modèle du centre expert. Des lieux de soin au long cours tels que des CMPP, CMP, PMI, IME, ont été obligés de cesser leurs suivis et prises en charges d’enfants et adolescents et de se transformer en établissements proposant uniquement des diagnostics et des bilans fonctionnels ponctuels. Ils orientent ensuite, souvent vers un secteur privé libéral pourtant pénurique, pour quelques séances remboursées : orthophonistes, psychomotriciens, etc. Une réforme totalement hypocrite au vu de la pénurie majeure de ce type de professionnels sur le territoire français, aggravée depuis, et de l’inadaptation du contexte de cabinet libéral pour suivre certains enfants autistes présentant des besoins très importants.

Dans le médico-social, depuis quelques années, le mot a pris un autre sens : Une plateforme médico-sociale est constituée par le regroupement, au sein d’une même entité, d’établissements offrant un panel de prestations standardisées et variées. Pour un usager, être inscrit dans la plateforme est présenté comme l’opportunité de pouvoir bénéficier de « réponses diversifiées et modulables ». Hélas, la réalité est souvent tout autre, car quelques heures de n’importe quelle prestation suffisent à faire sortir une personne autiste de la catégorie des « sans solutions », ce qui est un des objectifs des décideu·ses politiques.

Il se développe aussi, plus récemment, une plateforme numérique (Viatrajectoire), à destination des usagers, qui permet de trouver l’offre détaillée médico-sociale à proximité de son domicile. On imagine bien comment, dans l’avenir, ce type de plateforme pourrait donner à l’usager, que certains nomment déjà client, l’illusion de faire son marché en constituant un panier de prises en charge, sans se soucier de leur caractère privé ou public, sanitaire ou médico-social ; simplement guidé par l’EBM, les recommandations de la HAS et les possibilités de remboursements. Cela est déjà présenté comme un avenir souhaitable, au nom de l’empouvoirement des usagers. Encore faudrait-il que derrière la plateforme, il existe encore des êtres humains pour assurer le travail réel.

Autre phénomène, face à l’augmentation de personnes autistes dites sans solution et cas complexe, le secteur de pédopsychiatrie publique étant de plus en plus dévasté, s’est constitué progressivement un néo-maillage territorial, indépendant du secteur, centré sur les personnes autistes dites « cas complexes ». Dans ce réseau, l’approche est principalement somatique : les crises de violence des personnes autistes dites cas complexes sont le plus souvent envisagées, à défaut d’autres approches, sous l’angle de la douleur physique. On recherchera des douleurs dentaires, digestives, des troubles du sommeil. De nouveaux lieux d’accueil de personnes autistes présentant des comportements violents se créent ainsi. Si certains apportent une réelle aide, grâce au dévouement des salarié·es, d’autres, on reçoit des témoignages parfois effrayants : certains de ces lieux auraient pris la décision d’embaucher non plus des soignants ni travailleurs sociaux, en raison du turnover et du niveau élevé de violence, mais des agents de sécurité, des anciens militaires, des haltérophiles, des rugbymen.

Pour terminer, depuis début 2026, nous vivons un nouveau moment décisif. Dans la même semaine, une orchestration bien pensée a annoncé par voie de presse : la non-certification par la HAS d’un lieu historique de la pédopsychiatrie, la fermeture par l’ARS de quatre de ses services, portant chacune de nom d’un·e psychanalyste, la publication des nouvelles recommandations de la HAS sur l’autisme déclarant la psychanalyse et la psychothérapie institutionnelle non recommandées.

Ce lieu historique de la pédopsychiatrie française est devenu une cible médiatique, pour des pratiques d’isolement non conformes et de contention (réfutées par les communiqués syndicaux locaux).

Des personnalités politiques et leurs relais médiatiques se sont saisis de cette affaire et, sans complexe, ont prétendu que les pratiques d’enfermement abusives et de contention en pédopsychiatrie étaient directement causées par la psychanalyse. D’où, selon eux, la pertinence et l’importance des nouvelles recommandations de la HAS 2026 sur l’autisme, dont un point fort serait la non-recommandation de la psychanalyse et de la psychothérapie institutionnelle. A nouveau, la lutte contre des pratiques présentées comme dépassées voire maltraitantes constitue un masque vertueux bien pratique pour poursuivre la déstructuration des soins, leur privatisation et la création de nouveaux marchés.

Car ces recommandations toutes fraiches ne sont, en réalité, que la continuation et l’accentuation de celles de 2012.

On y trouve la recommandation d’une approche globale, dans toutes les dimensions de la vie de l’enfant autiste et de sa famille. Celle-ci ressemble étrangement, l’aspect psychothérapique (donc relationnel et subjectif) en moins, aux pratiques de la pédopsychiatrie intégrative.

C’est donc la même chose, mais en appauvri, et surtout en standardisé : pour un enfant autiste, dans chaque domaine, il faut un bilan fonctionnel formalisé, préalable incontournable à l’élaboration d’un projet personnalisé. Mais comment faire un projet personnalisé à partir d’une évaluation standardisée ? Eh bien on ne le fait pas. Car, à lire les éléments dudit projet, ils sont bel et bien standardisés eux aussi : programmes comportementalistes, outils standardisés de communication alternative tels que les supports visuels et pictogrammes, usage très encouragé des tablettes numériques, usage des casques anti-bruit, des casques pour protéger le crâne en cas d’auto-mutilation, du télésoin, un aménagement sensoriel du domicile familial. Pour les crises de violence, la réponse est elle aussi standardisée : rechercher une douleur ou un trouble somatique méconnu, faire une évaluation fonctionnelle puis une intervention comportementale formalisées.

L’aspect le plus important n’est pourtant pas là. Il est dans l’insistance sur la place donnée aux parents, encouragés à se former de façon standardisée à être aidants parentaux : à chaque page, on comprend que tout est pensé pour qu’une grande partie des prestations s’effectuent directement à domicile, voire soient effectuées par les parents eux-mêmes. A contrario, les professionnels de santé pourraient se contenter d’un bilan fonctionnel par an, afin d’actualiser le projet personnalisé, et le suivi pourrait même s’effectuer à distance grâce au télésoin. Il est indiqué que, pour les enfants, un minimum de 10h de prise en charge est nécessaire, espérons qu’il ne deviendra pas suffisant. Enfin, la fréquentation de l’école y est présentée comme incontournable : on comprend que les enseignants vont prendre le relais des soignants.

Chose amusante, on trouve aussi un panégyrique de l’activité physique et sportive à destination des personnes autistes, présentée comme un apport considérable. Page après page, j’ai cherché à comprendre pourquoi il faudrait désormais forcer tous les enfants autistes à faire du sport alors que, comme tous les enfants, certains n’aiment pas cela. J’ai fini par trouver la réponse : cela est censé régler les problèmes de prise de poids et les troubles du sommeil de ces enfants et adolescents.

On notera également l’accentuation de l’esprit de sérieux de ces recommandations par l’usage de la langue anglaise : on parle de « Profound autism » pour l’autisme sans langage verbal et les proches sont rebaptisés « caregivers ».

La page 222 évoque la transplantation fécale, présentée comme innovation du futur pour les enfants et adolescents autistes.

En résumé, on peut retenir les points suivants : effectuation d’un bilan fonctionnel standardisé par an et par patient, pictogrammes et tablettes numériques présentées comme révolutionnaires, parents toujours plus poussés à se professionnaliser, préparant le terrain pour la situation où la plupart des institutions auraient disparu, sauf les privées lucratives.

Certaines associations de parents et d’autoreprésentants, satisfaites de ces recommandations, réclament de les rendre opposables, c’est-à-dire obligatoires. De leur côté, certains membres du gouvernement n’hésitent pas à menacer d’inspections inopinées toute institution qui en dévierait, et de sanctions. Les familles et professionnel·les sont mêmes encouragées à dénoncer les lieux où s’exerceraient des pratiques non recommandées, car c’est à partir de ces dénonciations que s’effectueront les inspections. Tout cela est présenté comme une évolution extraordinaire à longueur de discours médiatiques triomphalistes, masquant la triste réalité : la diminution toujours continue de moyens pour la psychiatrie et pour la santé.

Car, en réalité, qu’observe-t-on depuis toutes ces années :

-l’échec de l’inclusion en école ordinaire d’un grand nombre d’enfants et adolescents autistes, celle-ci s’effectuant le plus souvent sur le mode de l’assimilation (faire semblant d’être non autiste), poussant les élèves à masquer leur autisme jusqu’à l’épuisement, venant grossir les rangs des « exclus de l’intérieur » ;

-la taylorisation effective des métiers du soin et de l’accompagnement, privant les professionnels de tout geste créatif et constituant, à mon avis, la vraie raison de la crise des vocations ;

-la parcellisation majeure des prises en charge des personnes autistes, parfois réduite à du saupoudrage entre interventions de prestataires à domicile et quelques heures en école ordinaire ;

-l’augmentation croissante du nombre de personnes autistes dites « sans solution » et « cas complexes » donnant lieu à de nouveaux dispositifs d’accueil parfois dégradés ;

-La privation pure et simple de soins pédopsychiatriques des enfants non « TND » dont les lieux de soins ont été transformées en plateformes diagnostiques ;

-l’augmentation continue de la prescription de psychotropes chez les enfants ;

-l’augmentation continue des pratiques de contention en pédopsychiatrie sous des formes diversifiées (papoose board utilisée comme contention en cas de crise, etc) ;

-la pullulation de tout un marché privé autour de l’autisme, plus ou moins bien intentionné.

Dans la réalité, il est important de se souvenir que les différents types d’approches ne sont pas exclusifs les uns des autres, contrairement au discours politique officiel. Il existe des manières éthiques d’articuler des pratiques subjectives et d’autres formalisées. Les équipes pluridisciplinaires de pédopsychiatrie et du médico-social le savent bien car, pour la plupart, elles accomplissent cela depuis des décennies.

Avant d’écrire cette intervention, j’avais d’abord trouvé un autre titre, « en surface », tant je sens actuellement que nous sommes dans une ère de l’extrospection : avec nos listes de descripteurs, nous serions tou·tes transparents à nous-mêmes. Finie l’opacité, Je est à nouveau Moi, il n’y aurait rien de plus à comprendre. Mais au-delà de cette nécessité de retrouver le goût et la possibilité d’assumer nos propres complexités, il me semble que nous devons lutter contre l’encouragement des passions tristes et de la déliaison. Toutes ces pratiques standardisées, lorsqu’il ne reste qu’elles, nous éloignent et nous séparent. Elles présentent souvent comme seul horizon d’émancipation un entre soi poussé jusqu’à son extrême – dans notre champ, validiste. Elles génèrent souvent un « faire semblant » : semblant d’être soigné, semblant d’être guéri, semblant d’être « normal ». Les mécanismes de solidarité semblent désormais réservés aux ultra-riches qui, eux, manient sans difficultés les coups de pouces et renvois d’ascenseurs. Pourtant, nous connaissons des manières de travailler qui se fondent sur une rencontre humaine profonde, authentique, qui nous transforme et nous lie. Retrouvons-les si nécessaire, et cultivons-les.

Loriane Bellahsen


[1] Trouble de l’attention avec hyperactivité

[2] Trouble du spectre de l’autisme

[3] Article d’Ariane Denoyel, 24 mai 2026, https://elucid.media/societe/psychotropes-tendance-sur-tiktok-la-banalisation-inquietante-des-antidepresseurs

[4] Troubles du Neurodéveloppement

[5] Troubles Envahissants du Développement sans Déficience Intellectuelle

[6] Mottron, L. (2004). L’autisme : une autre intelligence Diagnostic, cognition et support des personnes autistes sans déficience intellectuelle. Mardaga.

[7] Reconnaissance en qualité de travailleur handicapé

[8] François Gonon, « Neurosciences un discours néolibéral, Psychiatrie, éducation, inégalités », Champ social éditions, 2024

[9] Robert Castel, « La gestion des risques », Editions de Minuit, 1981

[10] Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux