
Serge Aron est psychiatre et psychanalyste.
Psychiatre libéral et médico-social angevin, au contact de mes patients, leurs proches et des professionnels qui gravitent autour, j’ai peu à peu pris conscience que les questions collectives infernales qui gîtent à l’arrière-plan des troubles psychiques moi aussi me traversent, m’affectent, et me « hantent ». Adossée d’abord au concept derridien d’« hantologie » tiré du fantasmatique et fantomatique « Spectres de Marx » puis à la lecture de « Médiarchies » du fantasmagorique médiologue Yves Citton, cette stimulante et progressive prise de conscience conduira à un travail de réflexion sur l’épistémologie d’une « psychiatrie » conçue avant tout comme « médiation ». L’intermédiation de la racine « med » invite dans le langage courant à considérer un point de vue « médian », et ces « méditations » métaphysiques de la confession à un tiers ont pour effet le plus souvent de porter « remède » aux souffrances psychiques voire même aux douleurs physiques. « Médiation médicale » ou « psychothérapie » d’inspiration philosophique & psychanalytique, la psychiatrie ne saurait se limiter à l’activité chimiatrique d’inspiration neurodéveloppementale à laquelle les « médias« trop souvent la réduisent. Ce n’est pour moi qu’accessoirement, lorsque ces formes orales de « médiation » se voient elles-mêmes affectées d’un trop fort « discrédit », lorsque le patient en fait la demande, ou lorsque la symptomatologie clinique l’exige, que le travail diplomatique du psychiatre pourra temporairement le conduire à associer le « remède » de la prescription d’une « médication médicamenteuse » aux formes exclusivement psychothérapeutiques de « médiation ».
Si le concept de « bipolarité » est aujourd’hui à lamode, né d’une mère psychologue et psychanalyste et d’un père professeur de philosophie, le psychiatre que je suis a baigné dès son plus jeune âge dans ces dilemmes qui interrogent la « polarisation paradoxale »d’oppositions binaires de type « sciences » & « lettres », « médecine » & « psychanalyse », « universel » & « singulier », « sujet » & « objet », « psychose » & « névrose », « masculin » & « féminin », « certitude mélancolique » & « joyeuse croyance » ou « philosophie » & « religion »…
Fils d’une mère de « culture » protestante et d’un père de « culture » catholique dont le patronyme suggère aussi une hypothétique et lointaine filiation juive, j’ai dès ma naissance reçu ce « baptême de l’athéisme » dont Sartre a jadis donné la paradoxale formule. Le concordat ayant été maintenu dans ces régions d’Alsace et de Moselle qui étaient allemandes au moment du vote en 1905 en France de la loi de séparation des Églises et de l’État, j’ai éprouvé très jeune cette singularité ségrégative qui consiste à être diagnostiqué « non-chrétiens »et relégué à l’école primaire parmi les enfants jugés « pas très catholiques » en raison de leur nom, leur origine, leur couleur de peau, leur culture ou leur confession. Tel un regroupement de mineurs non accompagnés en migration dont l’État français ne savait que faire, ce purgatoire d’enfants hétéroclites tenus de dessiner en silence ne pouvait ignorer que toute l’attention morale était alors réservée à l’éducation religieuse de leurs seuls camarades de classe dignes de foi.
En cette époque dite des trente glorieuses qui vénérait le « faux-self-made-man » individualiste américain en quête d’indépendance financière et d’autonomie capitaliste et découvrait dans les cours de récréation où la religion ne faisait plus guère débat une joyeuse mixité de « genre », cette curiosité régionale des vieilles questions religieuses manifestement passées de mode faisait signe déjà pour l’enfant que j’étais du spectre singulier d’une bien étrange bizarrerie. Inspiré adolescent par les provocations a-théologiques de la scène punk ou new wave puis par le mouvement musical suscité par le concept derridien d’« hantologie », c’est devenu adulte que j’en viendrai à interroger les effets psychiques ressentimistes de la hantise du « croire ». « Nous ne savons plus croire », diagnostique au chevet de notre époque « incrédule », entre savoir et croire, le philosophe Camille Riquier. « Le cœur a ses raisons que la raison ne connait pas », expliquait déjà le proto-psychanalyste Blaise Pascal. L’approche épistémologique de la psychiatrie ne saurait se cantonner à l’étude des « savoirs » validés par les lumières scientifiques et se doit sans doute bien plus encore d’explorer les obscurités du « croire ». « Seul le « croire » nous engage corps & âme dans le « savoir » », rappelle encore Camille Riquier.
Prédestiné semble-t-il à ce métier de psychiatre que le professeur Théophile Kammerer qualifiait de « bipolaire » en ce qu’il se tenait à cheval entre les sciences médicales « universelles » de la nature & le soin du vécu « singulier » du patient, je me montrais à mon tour soucieux que l’« autorité » du discours médical n’en vienne à masquer le réel de la « clinique ». Et ce désarroi rencontré au cours de mes premières années d’études de médecine à Strasbourg s’est paradoxalement poursuivi jusque dans mes stages comme interne en psychiatrie à Angers. Les disputations autour de la question du bon diagnostic psychiatrique, gage prétendu de la bonne conduite à tenir ou du bon traitement à mettre en place prenaient sans cesse le pas sur celle de l’élaboration du vécu subjectif du patient. « Le psychanalyste tient le diagnostic pour indispensable » (Roger Wartel, Autour du DSMIII, in La Querelle du Diagnostic, p. 146), professait étrangement le lacanien Roger Wartel, professeur de Psychiatrie à Angers formé lui aussi bien avant moi à Strasbourg auprès des professeurs et psychanalystes Théophile Kammerer et Lucien Israël.
Même parmi les psychiatres éclairés du Centre de Santé Mentale Angevin orientés par la « psychanalyse » et/ou la « psychothérapie institutionnelle » je continuais de m’agacer de l’importance conférée aux débats interminables concernant le bipolaire « diagnostic de structure » – « psychose » ou « névrose » – et le peu de place accordé à mes questions pressantes sur ce qui pourrait permettre à la « personne » soignée de mieux comprendre ou assumer ce qui l’affecte, de parvenir à prendre de la distance par rapport aux émotions qui troublent sa pensée et recouvrer ainsi peu à peu sa santé comme ses esprits. Cet agacement fut à l’origine en 1996 d’un travail de thèse intitulé Approche psychiatrique et psychanalytique de la fonction du diagnostic…
Psychiatre-psychanalyste libéral et médico-social affecté dès lors d’une graphomanie compulsive qui se concrétisera dans l’écriture de longs articles de blog de psychiatre pérégrinant par « maux » comme par « mots » à travers les provinces poétiques paradoxales de l’hégémonie culturelle, j’ai très logiquement exercé mes fonctions tant en cabinet libéral qu’en ces lieux de ségrégation que représentent aussi les institutions sociales ou médico-sociales, du foyer de l’enfance à l’Aide Sociale à l’Enfance et surtout en Institut Thérapeutique, Éducatif et Pédagogique.
Mais le vent a tourné, et malgré ces années intenses de mise au travail « transdisciplinaire » d’équipes œuvrant en « sympathie » à la prise en compte des souffrances sous-jacentes aux comportements troublés des jeunes mutants accueillis, ces vents politiques mauvais ont eux-mêmes muté en tempêtes médiatiques de l’immédiateté. Peu de temps après le retour en présentiel d’équipes pluridisciplinaires tenues à distance durant les années covid, alors que l’ITEP où j’intervenais depuis près d’un quart de siècle menait tambour battant sa « transition numérique managériale » en « plateforme de soins » et sa « transformation comptable de l’offre médico-sociale », j’ai eu à affronter un « licenciement pour faute » particulièrement vexatoire, doublé d’une « mise à pied » elle aussi « immédiate ». En parallèle de ma pratique libérale en cabinet, j’ai décidé à la suite de ces évènements douloureux de mettre à contribution les indemnités concédées en regard de cette mise à l’isolement problématique à la poursuite de ce travail de réflexion épistémologique quant à l’évolution de mon métier de psychiatre au sein d’une société en proie à ce que Freud qualifierait sans doute aujourd’hui de Malaise dans la « transition » culturelle. Préserver sa disponibilité psychique nécessite par moment de se rendre paradoxalement indisponible…
« On interpose toujours quand on est un psychiatre », expliquait Lacan en 1967 aux Mardis du Vinatier. Il y était question de la curieuse « petite théorie » sur laquelle le psychiatre prend secrètement appui pour se préserver du réel de la folie qu’il est censé soigner. Et c’est en 1975 à propos de l’esthétique de Joyce qu’il évoquera la notion d’« escabeau » comme « sinthome » ou « sublimation » permettant à l’instar du « saint-homme » de prendre un peu de hauteur ascensionnelle. À la ségrégation qu’objective l’escabeau du saint-homme je préfère pour ma part l’universalisme « transitionnel » de la pensée du « paradoxe subjectif originel ». Si j’ai pu en effet être agacé des postures « cléricales » de surplomb qu’ont malencontreusement affiché dans mes jeunes années nombre de psychiatres ou de psychanalystes, jamais pourtant je n’ai douté de la pertinence de la pensée des complexités paradoxales « inconscientes » que la psychanalyse se proposait de mettre à jour. Entre « genre » et « espèce », entre « mouvance » et « structure », entre « culture » et « civilisation », entre « démocratie illibérale » et « autoritarisme libéral », entre « écologie durable » et « capitalisme fossile » ou entre « quantité » numérique et « qualité » éthérée, pour le meilleur comme pour le pire, le vocabulaire winnicottien de la « transition » partout s’est imposé. En témoignent les articles qui de 2013 à aujourd’hui sont régulièrement publiés sur mon blog : Le « paradoxe originel », au croisement des « maux » psychiatriques qui le parlent & des « mots » culturels qui le hantent, actualité psychanalytique du malaise dans la « transition » culturelle, quand le spectre « paradoxal » des « croyances » en souffrance hante l’ »orthodoxie » des « savoirs » en présence…
Auteur récent de « Le Fou de Dieu au bout du monde », l’écrivain Javier Cercas m’aide aujourd’hui à formuler ce diagnostic psychiatrique d’époque de « fou de Dieu sans Dieu ». Dans « Tous hérétiques ? Sur l’actualité de quelques débats chrétiens » le philosophe chrétien Denis Moreau observe lui aussi de son côté que « de manière inconsciente », de vieilles hérésies chrétiennes refoulées semblent étrangement faire « retour dans notre modernité sécularisée. » L’hérésie n’est pas seulement l’opposée de l’orthodoxie, elle est son envers paradoxal dialectique, c’est au fait social total universel, nous sommes tous des « fous hérétiques » en quête d’ »orthodoxie » culturelle. Une transition séculière moderne est à l’œuvre, mais elle confine aujourd’hui à l’impossible. Par-delà les illusions scientistes mortifères d’une psychiatrie expertale dite « de précision », sans doute cette formule du « tous fous hérétiques » rend-elle compte aujourd’hui des diverses formes de « souffrance » existentielle paradoxale dont psychiatres et psychanalystes ont dans leur pratique à prendre soin.
Nous vivons un nouvel âge « bipolaire manichéen » du rejet des « paradoxes » de la clinique, caractérisé par le retour àl’âge « classique » de la séparation de la folie et de la raison, des Lumières et de l’obscurité, du noir et du blanc, du « covidé » et du « non-covidé » ou du « vacciné » et du « non-vacciné » que le philosophe Michel Foucault – auteur entre 1954 et 1963 de « Maladie mentale et personnalité », de « Folie et déraison. Histoire de la folie à l’âge Classique », et de « Naissance de la clinique, une archéologie du regard médical » – décrivait comme celui du « grand enfermement » dans les anciennes léproseries désaffectées des fous, des vagabonds, des hérétiques et autres malades mentaux.
Obsédée par le fantasme d’un « grand remplacement » orchestré par une « culture woke » de la « transition migratoire », notre époque ne se livre-t-elle pas en effet à un « décrochage démocratique »semblable à celui que connurent les années d’avant-guerre au XXe siècle ? Du « Kulturkampf » à « Mein Kampf » un malaise « culturel » déjà se faisait sentir, qui conduisit alors vers une guerre culturelle mondiale, qu’à la suite d’Hitler les « nazis » voulurent « totale ». Dans ce contexte belliqueux Freud précisait ce qu’il en était alors pour lui de la mission véritable du travail analytique. « La tâche qui nous est assignée, réconcilier l’homme avec la culture, sera largement résolue par cette voie. » (Sigmund Freud, L’avenir d’une illusion, Œuvres complètes, volume XVIII, p. 185)
Pour être réellement efficace la psychanalyse ne se doit-elle pas paradoxalement de tenir à distance le souci médical pourtant légitime de guérir des symptômes et demeurer avant tout – c’est Freud lui-même qui l’affirme – cette tâche philosophique, intellectuelle voire spirituelle de prendre soin de réconcilier l’ »orthodoxie » humaniste avec son « paradoxe » culturel essentiel ?…