Nicolas Dissez : Éditorial du nouveau rédacteur en chef

Avec talent, conviction et élégance le Docteur Christophe Chaperot a occupé, depuis 2013, le poste de rédacteur en chef de la revue l’Évolution psychiatrique. Pendant toutes ces années, il a su entretenir une passion constante au sein du comité de rédaction, associant un tact et une amicalité jamais démentis dans ses relations avec chacun. Il a souhaité passer le relais de ses fonctions en juin dernier et je veux ici le remercier chaleureusement de l’honneur qu’il m’a fait en me proposant à sa succession.

Tout au long de cette période, Christophe Chaperot s’est attaché à maintenir une ligne éditoriale qui privilégie depuis sa fondation psychopathologie et clinique, associant une grande exigence quant à la qualité des textes publiés à un esprit d’ouverture qui est la marque de fabrique de l’Évolution psychiatrique. Mais son action a également animé la revue par son inspiration propre, celle qui caractérise les journées d’Abbeville comme ses nombreuses publications pendant cette période. Retenons dans ce cadre la précision de son ouvrage, Structuralisme, clinique structurale, diagnostic différentiel névrose-psychose [1] paru en 2003 et récompensé par le prix de l’Évolution psychiatrique, inaugurant ainsi son compagnonnage avec notre revue. À cette rigueur, il a su ajouter l’esprit d’innovation – « d’avant-garde » disait Henry Ey – qui spécifie, par exemple, la publication de Salomé et son psychiatre [2], paru en 2015. On peut souhaiter que la forme inédite de cet écrit, la finesse et l’humanité de son écriture à quatre mains, aient su inspirer le style même de nos publications.

Cette conviction que « les phénomènes dits humains n’apparaissent que par l’échange, et que cet échange est un phénomène de langage» ([1], p. 19), cet esprit innovant, ce souci permanent d’un renouvellement des formes de l’écriture, animaient déjà les fondateurs de notre revue. Orchestré par Christophe Chaperot, le long travail de ces dernières années a permis à l’Évolution psychiatrique, d’être aujourd’hui unanimement reconnue par l’ensemble du monde académique et du monde psychiatrique. Elle se constitue ainsi comme le lieu privilégié de publication de tous les chercheurs, doctorants et praticiens plus particulièrement orientés par les avancées en psychopathologie et par la psychanalyse, sans exclure d’autres champs de la recherche.

Notre orientation se trouve sollicitée par l’actualité récente instaurant la santé mentale comme un véritable enjeu politique. Cette approche de notre spécialité a pris la forme de projets législatifs qui, imposant une terminologie nouvelle, attaquent de front les structures de soins orientées par la psychothérapie institutionnelle, la psychanalyse et la recherche en psychopathologie dans son ensemble. La Société de l’Évolution psychiatrique, fidèle à son histoire et à ses engagements a, dans ce contexte, pris position et souligné les limites de toute démarche qui prend pour enjeu la réduction de la vie psychique au strict fonctionnement cérébral. Sous l’impulsion de Clément Fromentin, le groupe de l’Évolution psychiatrique a insufflé et diffusé, par le biais de notre site internet, les nombreux échos que notre discipline a opposé à cette dérive politique. En son temps, dans une lettre à son frère Marc, Jacques Lacan avait pointé les dangers d’un tel leurre, signalant qu’il ne pouvait que « concourir à un grand et général abaissement ». Il situait alors son propre enseignement comme « une doctrine […] pour laquelle l’homme ne saurait jamais être réduit à un objet. » ([3], p. 7)

L’Évolution psychiatrique doit, dans un tel moment, faire valoir son opposition à tout réductionnisme d’allure scientifique, pour mettre en avant une conception plurielle de la vérité dans le champ des sciences, celle qui maintient ouverte cette interrogation irréductible concernant ce qui constitue l’humanité de chacun d’entre nous. Cette orientation se traduit dans l’enrichissement permanent que notre revue a toujours trouvé dans un appui sur des disciplines affines : histoire, philosophie, anthropologie, linguistique et bien d’autres.

Cette conjoncture n’est pas la seule que nous devrons affronter dans une période de bouleversements qui touche aussi à la question de l’écriture et aux risques de sa standardisation. Les avancées de l’intelligence artificielle générative permettent en effet, à partir de quelques directives simples, la production de textes d’allure académique, sans recours à un auteur qualifié ou au travail éditorial d’un périodique. À l’inverse, notre comité de rédaction privilégie la publication d’écrits marqués par « la patte » d’un auteur, sa singularité, et – selon le bon mot de notre secrétaire de rédaction Aurore Cartier – « le souffle » d’un texte. Les articles édités par l’Évolution psychiatrique trouvent leur caractéristique dans leur longévité : ils peuvent être consultés et relus vingt ans après leur publication, sans rien perdre de leur inspiration initiale et de leur caractère stimulant.

La période qui s’ouvre est riche en défis multiples. Souhaitons que l’Évolution psychiatrique, dont nous avons récemment fêté le centenaire avec enthousiasme à l’académie de médecine, saura, tout en se renouvelant, se tenir à la hauteur de l’audace et des enjeux qui ont inspiré ses fondateurs.

Références

[1] Chaperot C. Structuralisme, clinique structurale, diagnostic différentiel névrose-psychose. Paris : L’Harmattan ; 2003. 346 p.

[2] Chaperot C. Salomé et son psychiatre. Paris : L’Harmattan ; 2015. 197 p.

[3] Lacan J. Lettre écrite à son frère Marc le mardi de Pâques 1953. La célibataire 2000 ; 4 :  7.

Déclaration de lien d’intérêt : l’auteur déclare n’avoir aucun conflit d’intérêt

Nicolas Dissez

Rédacteur en chef de l’Évolution psychiatrique

Adresse e-mail : redacteurencheflevopsy@yahoo.com