Nicolas Dissez – Contre le FondaMentalisme psychiatrique

Intervention de N. Dissez le mercredi 3 décembre 2025 au Forum contre la PLL n°385 et la défense de la psychiatrie publique. Version revue et corrigée par son auteur.

Je remercie au nom de L’évolution psychiatrique, l’ensemble des intervenants de ce forum pour leurs prises de paroles courageuses, dans une conjoncture qui me semble justifier toute notre mobilisation. Dans ce contexte, il me semble important de pouvoir rappeler la citation d’un fondateur et d’un pionnier du secteur en la personne de Lucien Bonnafé, dont vous connaissez le propos selon lequel on peut juger de l’état d’une société, à la façon dont elle traite la question de la folie. Nous sommes confrontés avec ce projet de loi et l’amendement qui l’a précédé, me semble-t-il, dans un moment d’actualité de cette formulation, qui révèle un risque de dérive autoritaire dont je voudrais déplier trop rapidement les modalités :

  • Du point de vue de la méthode utilisée d’bord, le projet de loi n° 385, sans concertations aucune avec les acteurs du champ psychiatrique et de la santé mentale, (praticiens, organisations syndicales, usagers…), constitue une tentative d’imposer une transformation majeure des pratiques et de l’organisation des soins. Je n’insiste pas sur le cynisme d’une démarche qui, profitant d’une conjoncture économique difficile, prétend permettre une réduction des coûts de la pratique pour mieux détourner à son seul profit un budget pourtant en diminution dramatique depuis des années. La méthode brutale de cet amendement proposé de façon unilatérale en révèle d’emblée la pente autoritaire.
  • Dans ces objectifs ensuite, cette démarche révèle le vœu d’hégémonie d’un dispositif, celui des centres experts, qui – pour le dire avec nuance – est loin d’avoir fait la preuve d’une avancée décisive et ne recueille de la part de la majorité des praticiens qu’une opinion au mieux dubitative, bien souvent critique. On ne peut effectivement que se montrer perplexe de la position de surplomb prise par ces centres experts, qui se contentent d’une démarche diagnostique et de préconisations, sans se préoccuper de la mise en œuvre de celles-ci et dont l’adoption du projet de loi rendrait encore plus difficile la pratique quotidienne sur le terrain. À vrai dire, la position de ces centres experts dont la fonction se limite à des recommandations, témoigne surtout d’un souci de se débarrasser à bon compte du cœur de notre pratique, en l’occurrence du suivi de l’accompagnement et de la thérapeutique de nos patients comme de l’angoisse qu’elle peut impliquer. L’amendement tente ainsi d’imposer ses propres choix au détriment de nombreuses autres orientations qui font la richesse de la psychiatrie et de la santé mentale depuis leurs fondations. Inutile d’insister sur le caractère concerté d’une démarche qui fait suite à l’amendement 159 déposé au sénat et visant au déremboursement de tout acte se réclamant d’une démarche psychanalytique et de la décision de l’ARS du Loir et cher retirant son agrément psychiatrique à la clinique de psychothérapie institutionnelle de La Borde. Cette démarche ne constitue pas seulement un vœu de défendre ses propres options de travail, elle dévoile une volonté d’éliminer toute autre orientation et révèle une volonté hégémonique pour le moins singulière, en contradiction avec la démarche pluraliste et ouverte qui a toujours été celle de la psychiatrie en France depuis toujours.
  • Sur le fond enfin, cet amendement, tout comme l’amendement 159 qui l’avait précédé, se présentant sous les apparences d’une démarche scientifique, procède en fait d’un réductionnisme des plus surprenants. La visée de ces centres expert consisterait à ne préconiser que des démarches et des pratiques dont l’efficacité serait scientifiquement validée. Cette ambition relève au mieux d’une grande naïveté quant au fonctionnement de nos sociétés. Limitons-nous à trois fonctions sociales essentielles dont il est sensible qu’elles ne sauraient être réduites à une évaluation par des critères scientifiques étroits. Le droit relève-t-il d’une démarche purement scientifique ? La démarche d’enseignement est-elle réductible à une pratique validée scientifiquement ? Les débats de nos deux assemblée au cours des derniers mois constituent-ils vraiment un exemple de procédure scientifique irréprochable ? Juger, éduquer, gouverner constituent pourtant des piliers essentiels d’une société. Leurs pratiques relèvent d’un savoir, de connaissances et de références qui ne sauraient se réduire à une démarche scientifique étroite sans conséquences délétères pour la démocratie elle-même. Il en est de même de la pratique psychiatrique. L’accueil et le traitement de la vie psychique et de ses troubles ne sauraient être cantonnée à un abord pseudo scientifique sans nous exposer socialement et culturellement à de graves dommages. Dans le contexte international actuel, un tel réductionnisme ne peut que faire écho au déploiement outre-Atlantique et plus particulièrement dans la Silicon Valley, d’une philosophie qui prétend réduire la vie psychique à celui du cerveau humain et ce cerveau à celui d’une machine informatique, peut-être un peu complexe mais de plus en plus contrôlable, révélant ainsi sa pente totalitaire.

Comme souvent donc, le traitement de la folie et l’organisation des soins psychiatriques révèlent des enjeux politiques et sociétaux plus généraux, nous en avons ici une nouvelle illustration. C’est pourquoi, il me semble essentiel de mobiliser ici l’ensemble des acteurs du champ de la psychiatrie et de la santé mentale mais plus largement tout citoyen qui se sentirait concerné par les risques de dérive révélés par ce projet de loi. J’y associe, pour conclure, le vœu que notre forum puisse se prolonger dans une réflexion qui constitue également une force propositions permettant d’examiner ensemble les évolutions, adaptations et avancées d’une pratique de secteur en psychiatrie soucieuse de la clinique et dirigée vers l’avenir.