Pierre ETIENNE : « Défendre la psychiatrie du quotidien »

Nous proposons de faire vivre le mouvement amorcé par le forum du 3 décembre, en proposant chaque jour, un texte d’un(e) praticien(ne), qui répondrait à l’argument suivant :

Abandon des territoires, imposition de pratiques au nom d’une « bonne » science, confusion entre question économique et soins : ceux dont émane ce projet d’extension des centres experts se font une idée très fausse de ce qu’est notre engagement sur le terrain. Psychiatre de secteur, de service public, dans les associations, dans les CHU ou en ville, nous qui rencontrons les patients, les entendons et les suivons tous les jours devons faire valoir cette expérience irremplaçable et opposable à toute proposition de refonte de l’organisation de notre discipline.

Nous vous serions reconnaissant de bien vouloir en proposer une mise en perspective en quelques lignes (5000 signes environ). L’ensemble des témoignages recueillis permettra de préciser plus rigoureusement les orientations que nous défendons. Ils chercheront à établir un état des lieux mais aussi à mettre en lumière notre créativité, nos savoirs faire et la complexité de nos missions. Il sera impossible de les ignorer.

Le premier texte que nous publions est celui du Dr Pierre ETIENNE, Pédopsychiatre

Depuis plusieurs années, je suis témoin d’une dégradation lente mais implacable de la pédopsychiatrie en France. Ce qui frappe d’abord, c’est le contraste violent entre les discours officiels, souvent lisses et autosatisfaits, et la réalité du terrain, qui n’a jamais été aussi fragilisée. La pédopsychiatrie publique, censée être un pilier du soin pour les enfants et les adolescents, se trouve aujourd’hui en première ligne, sans moyens, sans souffle et parfois même sans horizon.

Les restrictions budgétaires successives ont abîmé en profondeur ce qui faisait la force de nos services : la continuité, la proximité, la pluridisciplinarité, le temps clinique. À force de couper, réorganiser, fusionner et « rationaliser », on a fini par casser des équipes entières. On a fragilisé les professionnels qui soutenaient les enfants les plus vulnérables. Et, surtout, on a transformé des lieux de soin en machines administratives, où chaque acte doit être justifié, chaque minute optimisée, chaque dossier parfaitement calibré pour entrer dans une case.

Dans le même temps, on voit se multiplier des « centres experts », présentés comme modernes et performants. En réalité, ces structures ne font qu’une chose : évaluer, poser un diagnostic. Elles n’assurent aucun véritable accompagnement, ne proposent aucun soin derrière, et laissent les familles livrées à elles-mêmes une fois l’évaluation terminée. Elles fonctionnent en parallèle des services publics, sans coordination, renforçant l’idée trompeuse qu’une batterie de tests pourrait, à elle seule, résoudre des situations cliniques complexes. Elles rassurent les décideurs politiques, pas les patients. Pendant que l’on glorifie ces vitrines technocratiques, les CMP continuent de s’effondrer.

Et c’est là que se joue le drame silencieux. Dans de nombreux CMP, les listes d’attente atteignent aujourd’hui plus de deux ans. Deux ans pour qu’un enfant en souffrance psychique puisse obtenir une première consultation. Deux ans, c’est une éternité dans la vie d’un enfant. Deux ans, c’est le temps de rater une scolarité, de perdre confiance, de se dégrader, de glisser vers des troubles plus sévères. Deux ans, c’est aussi le temps pendant lequel ses parents cherchent désespérément de l’aide, s’épuisent, culpabilisent, se sentent abandonnés.

Face à cette saturation, les équipes n’ont d’autre choix que de trier. Triage dans un service de soin : rien que cette idée devrait nous scandaliser. Pourtant, c’est devenu quotidien. Certains enfants passent avant d’autres, parce que leur situation est jugée plus urgente. Et ceux qui ne rentrent pas dans les critères, ceux qui « peuvent attendre », disparaissent dans les interstices du système. Non pas parce qu’ils n’ont pas besoin de soins, mais parce qu’aucun soin n’est disponible pour eux.

Pendant ce temps, les professionnels tiennent tant bien que mal. Ils travaillent dans des conditions qui seraient jugées inacceptables dans n’importe quel autre secteur public. Ils jonglent avec des charges thérapeutiques et administratives toujours plus lourdes, des injonctions contradictoires, des restructurations permanentes. Ils sont sommés d’aller plus vite, de faire plus, avec moins. Beaucoup s’épuisent, certains craquent, d’autres quittent le service public, faute d’être considérés. Et l’on feint de découvrir ensuite que les postes restent vacants.

Ce qui blesse le plus profondément, c’est sans doute la déconnexion totale entre les décisions politiques et la réalité du terrain. On parle de « modernisation », « d’efficience », « d’innovation organisationnelle ». Mais dans les CMP, on voit surtout des salles d’attente pleines, des parents en détresse, des adolescents en rupture, des enfants qui s’abîment faute de prise en charge. Et des soignants qui tentent de maintenir un sens à leur pratique, malgré un système qui s’effrite autour d’eux.

Témoigner de cette situation, c’est refuser qu’on s’habitue à l’inacceptable. La pédopsychiatrie publique n’a jamais été aussi indispensable qu’aujourd’hui. Elle pourrait redevenir un lieu d’espoir, de reconstruction, de stabilité. Mais pour cela, il faut cesser d’appliquer des logiques comptables à des vies humaines. Il faut redonner des moyens, du temps, des équipes, de la reconnaissance. Il faut écouter ceux qui travaillent auprès des enfants, plutôt que ceux qui rédigent des tableaux Excel.

La crise actuelle n’est pas une fatalité. Mais pour en sortir, il faudra avoir le courage de regarder en face ce que nous sommes en train de perdre : la capacité collective à prendre soin de nos enfants. Et cela, aucun « centre expert » ne pourra le compenser.

Dr Pierre ETIENNE
Pédopsychiatre