Pascale Jeanneau-Tolila, Plaidoyer pour une psychiatrie de secteur

Nous proposons de faire vivre le mouvement amorcé par le forum du 3 décembre, en proposant chaque jour, un texte d’un(e) praticien(ne), qui répondrait à l’argument suivant :

Abandon des territoires, imposition de pratiques au nom d’une « bonne » science, confusion entre question économique et soins : ceux dont émane ce projet d’extension des centres experts se font une idée très fausse de ce qu’est notre engagement sur le terrain. Psychiatre de secteur, de service public, dans les associations, dans les CHU ou en ville, nous qui rencontrons les patients, les entendons et les suivons tous les jours devons faire valoir cette expérience irremplaçable et opposable à toute proposition de refonte de l’organisation de notre discipline.

Nous vous serions reconnaissant de bien vouloir en proposer une mise en perspective en quelques lignes (5000 signes environ). L’ensemble des témoignages recueillis permettra de préciser plus rigoureusement les orientations que nous défendons. Ils chercheront à établir un état des lieux mais aussi à mettre en lumière notre créativité, nos savoirs faire et la complexité de nos missions. Il sera impossible de les ignorer.

Je parle ici de ma place de psychiatre bien sûr, mais aussi en ma qualité de Directrice Générale de l’ASM 13 (Association de Santé Mentale du 13e arrondissement de Paris).

Comme vous tous ici, nous nous sommes émus de l’irruption de cette proposition de loi qui selon nous risque d’aller à l’encontre de ce que nous défendons en tant que psychiatres et soignants du secteur, à savoir des soins psychiatriques pour TOUS, à tout âge et à tout moment du parcours de soins.

Pour rappel, le 13e a été le premier secteur psychiatrique dans les années 60, avec ce souci d’intervenir pour chacun dans la cité, dans le bassin de vie du patient, et depuis cette époque, nous continuons de travailler, bien adossés à ces valeurs et à nos compétences.

Il nous faut donc rester au cœur du sujet et justement maintenir le sujet au cœur de ce débat et acteurs de ses soins, de son accompagnement par une équipe référente qui le connaît, ambivalence et ruptures de soins ou rechutes comprises.

Notre travail est d’œuvrer pour la continuité des soins, comme pour la continuité psychiatrique, autant que possible, en défendant :

  • Une psychiatrie qui tient compte des besoins du patient au plus près de ses difficultés médicales, psychiatriques et sociales.
  • Une psychiatrie publique, pour tout public, sans discrimination aucune.
  • Une psychiatrie qui se doit et qui a les compétences pour s’occuper des patients les plus abîmés, les moins capables, ceux qui n’ont pas les moyens ni psychiques, ni financiers, ni l’envie pour un certain nombre, d’aller à la rencontre de l’autre.
  • Une psychiatrie dotée d’une pluralité de soins, d’outils pratiques et théoriques à disposition de chaque praticien, pour s’adapter au patient selon ses capacités du moment.
  • Une psychiatrie qui sait suivre et accompagner un patient tout au long de son parcours de vie, dans une temporalité ajustée, longue, parfois très longue et répétitive, mais nous savons y faire avec la répétition, surtout si nous sommes en nombre.
  • Une psychiatrie donc forte de suffisamment de moyens humains pour faire corps, pour faire équipe, pour faire « Institution mentale ».
  • Une psychiatrie forte de suffisamment de moyens humains pour faire contenance sans contention, pour s’occuper de chacun dans sa singularité.
  • Une psychiatrie forte de suffisamment de moyens humains, j’insiste, pour accueillir l’hétérogénéité des troubles et des symptômes, au service de la relation thérapeutique.
  • Une psychiatrie sur le terrain, qui accueille, qui écoute, qui entend, qui parle, qui cherche, qui diagnostique, qui recherche et qui soigne.
  • Une psychiatrie de terrain, sans esbroufe, humble et au travail, plus que jamais.

Docteur Pascale JEANNEAU-TOLILA