L’Évolution psychiatrique se donne pour mission de signaler à ses lecteurs les ouvrages reçus par la rédaction et jugés dignes d’un intérêt particulier. Ici, Ce que Lacan nous enseigne, coordonné par F. Hulak, lu par Elisabeth Marcenas, psychologue et psychanalyste.

Le savoir du maître contemporain ne tolère désormais aucun insu, y compris dans le domaine de la « santé mentale ». Le diktat « tout est neuro » s’impose, adoubé par le politique. Chacun peut alorsprétendre détenir lavérité et exercer son pouvoir d’expert sur les « troubles » « observés » chez un sujet, à grand renfort d’évaluations chiffrées, de prescriptions médicamenteuses et de protocoles ré-éducatifs. Amendement à l’appui[1], exit donc la notion de souffrance psychique. Exit aussi l’écoute d’une parole permettant de saisir les coordonnées subjective de cette souffrance. Au risque de faire flamber les symptômes du sujet, comme on le constate tous les jours (angoisse, paranoïsation du rapport à l’autre, passage à l’acte, déclenchement psychotique, bouffées délirantes…), l’inconscient est censuré. Que faire face à cette désorientation scientiste ? C’est ce dont témoigne le livre Ce que Lacan nous enseigne, collectif écrit en 2023 par l’équipe de recherche du département de psychanalyse de l’université Paris 8 Vincennes-Saint -Denis, et coordonné par Fabienne Hulak. Il fait suite à la publication de l’ouvrage Lire Lacan au XXIème siècle, collectif écrit et coordonné lui aussi par la même équipe de recherche.
Ce département universitaire fut créé à l’initiative de Jacques Lacan lui-même, comme un laboratoire expérimental, où les sciences pourraient « trouver à se renouveler de l’expérience de la psychanalyse »[2]. Compte tenu du contexte évoqué plus haut, cette perspective reste d’une actualité brûlante.
Le titre même de cet ouvrage Ce que Lacan nous enseigne assume déjà, dans son rapport au savoir, un paradoxe: il y est question d’enseignement alors même que Lacan a toujours affirmé que la psychanalyse ne pouvait s’enseigner. Il s’en explique dans un court texte « Pour Vincennes »[3], écrit le 22 octobre 1978, pour défendre la place du Département de psychanalyse dans l’Université. En ouverture de l’ouvrage que nous présentons, Jacques-Alain Miller[4] commente ce texte de Lacan. Le discours psychanalytique y est distingué de la pédagogie, du pouvoir, de la vérité et de l’universel. Car, contrairement à la théorie classique de la connaissance, il n’y a pas d’adéquation, dans l’expérience psychanalytique, entre le sujet et l’objet à connaitre. La psychanalyse tient compte d’un objet qui plutôt se dérobe, et défait les certitudes acquises. Jacques-Alain Miller reprend deux arguments de Lacan, le morcellement originel dans la combinatoire de l’inconscient et la décomposition de la pulsion, pour avancerque « ni l’inconscient, ni la pulsion ne sont des objets tels qu’on puisse s’unir à eux comme sujet connaissant »[5]. C’est sur le mode du « manque-à-être qu’ils s’inscrivent dans ce qui voudrait être connaissance »[6]. Jacques-Alain Miller cite aussi le rapport au signifiant en psychanalyse, signifiant dont la matrice élémentaire détermine une place de l’absence du sujet. Ou encore, il fait référence à l’objet a de la psychanalyse,qui ne relève pas du symbolique, dit-il, et n’est pas susceptible d’en représenter la domination. La psychanalyse consent donc à avoir à faire à un savoir troué, un savoir sur fond d’impossible, comme le titre J.-A. Miller.Le discours psychanalytique exclut par là même l’exercice d’un pouvoir. Le discours psychanalytique n’est pas non plus habité d’une prétention à La vérité. Y est expérimenté une vérité variable, une varité comme dit Lacan, séance après séance, quand on écoute les signifiants propres à chacun, les lapsus. Par conséquent, aucune prétention non plus à l’universel. La psychanalyse considère un par un des sujets dépareillés, nous rappelle J.-A Miller, la valeur d’un mot pour un sujet ne valant pas pour un autre. Tout est du registre du singulier. La psychanalyse ne s’enseigne donc pas au sens de promouvoir un savoir dominateur qui s’organiserait autour d’une vérité prétendue universelle. Lacan ne peut se lire comme un manuel. Assumant avancées comme contradictions, Lacan s’est plutôt employé à réinventer la psychanalyse en relisant les textes de Freud. Jacques-Alain Miller parle d’une orientation lacanienne, plutôt qu’un dogme lacanien, une Conversation continuée avec les textes fondateurs. Cette Conversation laisse de structure une place vidée, où il n’y a personne pour dire « je sais », et où peut se loger la question du sujet « Que suis-Je? ».
C’est bien le pari du Département de psychanalyse de Paris 8 « de rejouer pour chaque génération cette réinvention »[7] de la psychanalyse. À chacun de se faire responsable d’une élaboration inédite, nourrie par l’expérience clinique et conceptuelle qui se sédimente, en résonance étroite avec son propre parcours analytique[8]. Sur fond d’impossible, parler de ce que Lacan nous enseigne est alors possible!
Ainsi, à l’éclairage du texte introductif de Jacques-Alain Miller, les auteurs de cet ouvrage poursuivent leur Conversation avec les textes de Lacan, dans un rapport au savoir qui maintient « un écart entre la chose dite et l’être supposé s’en déduire ». Cette division subjective, si elle est niée, fait retour comme un insupportable. Les nouveaux symptômes que nous rencontrons l’illustre: dans une langue toujours plus univoque, l’heure est à l’auto-affirmation de soi, aux identités scellées, sans que le sujet y soit pour quelque chose dans ce qui lui arrive. Ce je suis ce que je dis entretient une position de plus en plus défensive face à l’altérité, et met à mal le lien social. Les auteurs de cet ouvrage démontrent comment le discours psychanalytique reste vivant dans ce contexte, et répond à la subjectivité de notre époque.
Par exemple, en accueillant la dimension énigmatique du rapport à la parole, Fabienne Hulak nous rappelle que ce sont bien les équivoques de la langue qui restent « une arme contre le symptôme »[9]. C’est en effet sur les équivoques qu’intervient l’opération de l’interprétation et son impact sur le corps. Aurélie Pwauwadel développe, elle, qu’une écoute du côté du pas-tout, permet aussi au sujet de lâcher sur la surenchère identitaire, pour accéder « à un autre savoir- y-faire avec les semblants du sexe et avec son mode de jouir »[10]. D’ailleurs, précise Carolina Koretzky, l’accès au désir en analyse ne relève ni d’une quête de bonheur, ni d’une transgression de la loi commune, encore moins d’une revendication de satisfaction qui devrait s’imposer aux autres. Inclure, nous dit-elle, « la dimension de l’inconscient dans ce désir pose la question de la consonance entre l’action et le désir qui l’habite, d’où découle une responsabilité intime dans l’assomption de ce désir »[11]. À travers cet ouvrage, la clinique psychanalytique ouvre donc un chemin à rebours de toutes les assignations désubjectivées de notre époque et pose aussi la question du destin. Citons Clothilde Leguil à ce sujet: « […] consentir à ne pas savoir ce qu’on pense, et ce qu’on dit, ne conduit alors pas tant à s’égarer et à se perdre, pour ne plus se retrouver, qu’à affronter avec lucidité, les traces d’un trauma avec lesquelles le sujet se réconcilie. C’est alors qu’il peut assumer depuis un nouveau rapport au désir, et au destin, ce qui fait son style, une façon de s’emparer de la vie et de la conduire là où il veut vraiment s’y retrouver. »[12]
À travers ces quelques extraits de l’ouvrage que nous présentons, riche de nombreuses autres élaborations, la « santé mentale » peut donc continuer d’être abordée à partir de la structure subjective et le symptôme comme un fait de discours. Le sujet encombré de ses « troubles » trouve alors dans son dire l’opportunité d’entrevoir « une formulation de certaines de ses déterminations, en même temps qu’une issue possible »[13]. Pas d’impératifs de diagnostics ni de rééducations normalisantes dans cet ouvrage. Pas non plus de promesses de « compensations ». Il peut être donné à chacun de mobiliser sa responsabilité subjective pour « se faire une conduite »[14]. Tout le contraire de la position d’aliénation imposée par le savoir du maître contemporain, aliénation qui contribue au malaise dans notre civilisation. Avec ce que Lacan nous enseigne, la « santé mentale » ne s’en porterait-elle pas mieux?
[1] Amendement 159, rédigé dans le cadre du projet de loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026.
[2] Marret-Maleval S., Miller G., Leguil C., Hulak F., « Le département de psychanalyse et son équipe de recherche: « La Section clinique » EA 4007 », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 9.
[3] J.Lacan, « Pour Vincennes », Ornicar?, n°17/18, 1979, p. 278.
[4] J.-A Miller, « Sur fond d’impossible », Leçon du 4 juin 2008 « L’orientation lacanienne. Tout le monde est fou », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 17.
[5] Ibid., p. 21.
[6] Ibid., p. 21.
[7] Marret-Maleval S., Miller G., Leguil C., Hulak F., « Le département de psychanalyse et son équipe de recherche: « La Section clinique » EA 4007 », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 10.
[8] L’exercice de la psychanalyse requiert d’avoir fait l’expérience de l’inconscient dans une analyse personnelle, et il s’agit d’en témoigner auprès de ses pairs, dans le cadre d’une Association de référence.
[9] Hulak F., « Lacan, Lalangue, l’équivoque et l’histoire », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 101.
[10] Pfauwadel A., « Logiques subjectives du désir masculin », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 223.
[11] Koretzky C., De l’Autre à l’Un: la passion d’Antigone », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 128.
[12] Leguil C., Quelques significations lacaniennes du destin », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 76.
[13] Marret-Maleval S., Miller G., Leguil C., Hulak F., « Le département de psychanalyse et son équipe de recherche: « La Section clinique » EA 4007 », Ce que Lacan nous enseigne, Champ Social Édition, 2023, p. 12.
[14] Lacan J., « L’étourdit », Autres écrits, Paris, Seuil, 2001, p. 487.
