Nous proposons de faire vivre le mouvement amorcé par le forum du 3 décembre, en proposant régulièrement, un texte d’un(e) praticien(ne), qui répondrait à l’argument suivant :
Abandon des territoires, imposition de pratiques au nom d’une « bonne » science, confusion entre question économique et soins : ceux dont émane ce projet d’extension des centres experts se font une idée très fausse de ce qu’est notre engagement sur le terrain. Psychiatre de secteur, de service public, dans les associations, dans les CHU ou en ville, nous qui rencontrons les patients, les entendons et les suivons tous les jours devons faire valoir cette expérience irremplaçable et opposable à toute proposition de refonte de l’organisation de notre discipline.
La tribune de jeunes psychiatres publiée dans L’Évolution Psychiatrique décrit, avec une justesse rare, ce que beaucoup pressentaient : sous couvert de scientificité, « la logique des centres experts » tend à devenir une grammaire unique du soin, au moment même où les secteurs s’effondrent faute de moyens. Ce n’est pas seulement une crise d’organisation ; c’est une crise du savoir — et peut-être, osons le mot, une menace d’épistémicide[1]. Une extinction d’une capacité collective à produire et mettre en circulation des intelligibilités cliniques. Sans même évoquer ici l’élusion annoncée de la place de l’amour[2] dans le lien thérapeutique.
Je repense à une scène d’évaluation récente à laquelle mes obligations universitaires m’astreignent : une préparation aux ECOS (Examens Cliniques Objectifs Structurés, oraux face à deux enseignants médecins intégrés au cursus et à l’Examen Classant National). Huit minutes face à un « patient standardisé », entraîné à ne répondre qu’aux questions strictement cadrées. Les étudiant·es, souvent engagés, se crispent. Ils déroulent une liste de symptômes, cochent des cases, cherchent l’item manquant. Le DSM est ici encore l’étalon-or du questionnaire attendu. Et le psychisme, pour reprendre Henri Ey, redevient cet « obscur objet de la psychiatrie »[3] : un extérieur mesurable, un intérieur tenu à distance, comme si l’intelligibilité clinique était une menace pour la fiabilité de l’évaluation.
Les étudiants comme les enseignants sont perplexes : l’opacité du psychisme est totale pour les étudiants — les résultats tournent autour d’un à deux items justes, sur une quinzaine — contraste avec les autres disciplines médicales évaluées ce jour-là. Les silences sont longs, pesants… La plupart tente de reprendre la parole par un retour à la recherche de signes d’orientation somatiques malgré la consigne explicite : l’étiologie somatique a été écartée avant la consultation ici mise en scène. La grille intuitive des étudiants n’a pas trouvé de relais dans un langage commun, qui pouvait historiquement être celui de la psychologie et de la psychopathologie médicale.
Ceci n’est pas un verdict sur les étudiants. Ce que l’ECOS met en scène n’est pas une simple modalité d’examen : c’est déjà la grammaire de la preuve et de la traçabilité qui s’étend ensuite aux dispositifs d’expertise.
Ce malaise dit une perte de logique. En médecine, la masse des connaissances tient — au moins idéalement — à des intelligibilités physiopathologiques : on peut discuter les modèles, souvent ad hoc et en évolution, mais il y a un « pourquoi » qui soutient l’apprentissage. Si la psychiatrie enseignée se réduit à l’alignement de critères, il ne reste qu’un « quoi » : une nosographie sans épaisseur. Une clinique qui s’apprend sans conception du monde, ou selon une vision du monde — prétendue « athéorique » — qui ne dit pas son nom. Or cette neutralité affichée est déjà une métaphysique : celle d’un humain-boîte noire, d’une causalité réduite au corrélatif, d’une subjectivité tolérée comme bruit. Dans ce régime, le clinicien finit par inhiber sa propre intelligibilité incarnée : relier, comprendre, métaboliser le sens devient un écart au protocole, un risque d’« interprétation ».
Dans cette procédure, un phénomène d’ordre éthique se manifeste : l’injustice épistémique[4]. Le patient devient un « informant » : on attend de lui des réponses calibrées, non une enquête sur son trouble. Son savoir vécu (déclencheurs, circonstances, micro-variations, tactiques de survie) n’entre en jeu que s’il se laisse traduire en items. L’asymétrie soignant-soigné n’est pas en soi un scandale ; elle le devient quand elle se fige en préjugé de crédibilité : on sait d’avance ce que la personne peut comprendre, décider, dire. Et l’effet est bilatéral : à force de disqualifier ces savoirs tacites, on disqualifie aussi ceux des soignants — tout ce qui ne se compte pas, ne se coche pas, ne s’audite pas, car encore absent des grilles d’intelligibilité du discours hégémonique (Miranda Fricker a donné à ce mécanisme ses concepts opératoires : injustice testimoniale, injustice herméneutique, voir note 3).[5]
Foucault expliquait comment l’émergence d’une nouvelle grille rend invisibles les anciennes. On voit de nouvelles choses, mais d’autres s’effacent[6]. La question n’est pas de refuser ce que la grille rend visible ; elle est de ne pas prendre l’invisible pour un progrès, ni le silence pour une preuve.
Dès lors, cette bilatéralité de l’injustice épistémique épouse les formes contemporaines du new public management : ce qui se compte l’emporte sur ce qui se comprend.
Or le soin — surtout en psychiatrie — est saturé de savoirs tacites : micro-ajustements, pharmacopée relationnelle, savoir-faire institutionnel, art du quotidien. Parallèlement, depuis plusieurs années, le recours aux médecines dites « alternatives et complémentaires »[7] est majoritaire en premier recours dans certains pays[8] [9], hors situations d’urgence, c’est en partie ce savoir-faire relationnel que les patients vont y chercher. Pourtant le renouveau des recherches sur les effets placebo/nocebo, la reconnaissance croissante de l’importance de la relation thérapeutique pour permettre l’efficacité optimale de toute intervention médicale, biologique incluse, indiquent précisément que c’est ce registre implicite du soin qui conditionne l’adhésion, la confiance, le pronostic. C’est même là que se loge une part de la « science » du soin : dans ce qui ne se laisse pas réduire à des items sans se dévitaliser. Daniel Widlöcher prédisait déjà, dans une thèse (1957) — soutenue à l’aurore de la psychopharmacologie naissante — sous la direction du Pr Jean Delay, que les médecins auraient beaucoup à apprendre du vécu des protocoles de soin par les patients sous imprégnation de LSD.
Notons, avec Christophe Dejours, que l’on sait ce que produit l’organisation du travail quand elle arrache au sujet le fruit de son activité : souffrance, défenses, dessèchement de la pensée. Effets anti-sublimatoires. Et l’on retrouve ici, très directement, le concept marxien d’aliénation : quand le produit du travail se sépare de celui qui le produit, il se retourne contre lui. Le médecin perd le fruit de son travail, la gratitude de la rencontre thérapeutique, de l’altération et de la transformation réciproque — le produit de la rencontre est capté : donnée, indicateur, traçabilité. L’étudiant devient ventriloque des grilles nosographiques, l’interne un corps captif des mécaniques protocolisées, le clinicien un mineur de data : extraire plutôt que transformer, renseigner plutôt que relier.
Le mouvement est d’autant plus préoccupant qu’il s’inscrit dans une série de signes concrets : retrait des internes de certains terrains de stage, raréfaction des lieux où s’enseignent les gestes du soin au long cours, disparités des budgets entre services universitaires et secteur psychiatrique, privilège des dispositifs d’évaluation sur les milieux de soin. Ceux qui ont connu — même de loin — ce que des institutions vivantes ont pu offrir (La Borde, La Chesnaie, et tant d’autres expériences modestes mais décisives) savent qu’un service ne se résume pas à un protocole : c’est un écosystème de gestes, une mémoire, une transmission, une hospitalité. Quand on retire les terrains aux internes, on ne retire pas seulement des stages : on retire des manières de voir.
De plus, la montée en puissance des dispositifs d’Intelligence Artificielle, fondés sur la construction et la détection de signaux faibles, ouvrant ainsi la voie à l’expansion des diagnostics réalisés sur un mode corrélatif, peut achever ce mouvement en substituant à l’écoute clinique une lecture indicielle automatisée, où le sens précède l’expérience au lieu d’en émerger. Comme souvent, la technologie n’est pas en cause, mais bien l’ethos et l’usage qui l’accompagnent. Elle peut devenir le creuset final de l’effacement symétrique des sujets de la relation thérapeutique… ainsi que de l’espace même où se jouent l’interprétation, la surprise et la transformation. Ce qui se présente comme une aide à la décision, et peut l’être si pensé au service de la continuité du lien, menace alors de devenir le tombeau de la clinique[10].
D’où la question, trop vite escamotée : que fait-on de la causalité psychique ? Tantôt on la congédie comme impure ; tantôt on la réintroduit clandestinement, sous forme de « facteurs de risque » ou de « psychoéducation » standardisée. Mais le patient, lui, vit dans la singularité : déterminismes parfois biologiques, parfois relationnels, parfois sociaux ; paradoxes ; retours ; contraintes. À mon sens, la clinique a besoin d’heuristiques plurielles — qui rendent ce vécu intelligible, partageable, et donc soignable. Sans modèle unifié, la psychiatrie a toujours été un art de « bricolage »[11] au bon sens du terme : une pensée capable d’assembler des niveaux, de tenir ensemble des paradoxes, de composer avec la pluralité des logiques du réel.
C’est ici que la psychanalyse retrouve sa juste place : une heuristique parmi d’autres — ni souveraine, ni décorative. Une heuristique de la singularité : comment une personne vit les déterminismes qui s’exercent sur elle, comment elle les raconte, les symbolise, les déplace. Cela n’empêche pas qu’un tableau psychiatrique soit parfois paradoxal, tantôt à prédominance neurométabolique, parfois nutritionnel, ou encore indexé au travail et à ses violences ; cela oblige simplement à les tenir ensemble, car c’est cela qui fonde l’alliance. Et c’est précisément parce que ces liens comptent que les pratiques de médecine non conventionnelle aux heuristiques plus souples, mais parfois vagues, voire dangereuses, prospèrent. Pourtant, certains tentent de créer des ponts avec celle-ci, de les réintégrer comme champ d’exploration et de recherche légitime et deviennent la cible d’anathèmes[12].
Proposer ici une « anthropologie symétrique »[13] devient une analogie provocante mais utile : l’analogie proposée par Aimé Césaire peut aider, à condition de l’entendre sans pathos : comme un repérage des mécanismes. Césaire décrit un « choc en retour »[14] : des violences tolérées ailleurs finissent par revenir au centre, et l’on s’indigne tardivement de méthodes admises tant qu’elles s’exerçaient sur d’autres. Transposons prudemment : quand un dispositif habitue à disqualifier la parole du patient, il produit une minorisation de fait, une tutelle qui ne dit pas son nom. Les pharmacopées du monde extra-européen ont sauvé des millions de vies (l’usage du curare en anesthésie générale en témoigne à lui seul), néanmoins leur perspective de production de connaissance sur le monde, leur « pensée sauvage » a été disqualifiée jusqu’à l’extinction.
D’une part, il est possible d’entrevoir que la tutelle épistémique, tant sur les patients que les soignants eux-mêmes, cette négation au sujet de sa dignité fondamentale en tant que sujet capable de connaissance n’est pas sans effet.
D’autre part, il ne s’agit pas de nier l’asymétrie soignant-soigné, mais de rappeler que les acteurs du soin (patients, proches, aidants, soignants) produisent tous des connaissances situées. Le patient n’est pas seulement porteur de symptômes : il est enquêteur de son trouble, de ses déclencheurs, de ses impasses, de ses remèdes possibles. Une psychiatrie qui ne laisse pas de place à cette enquête fabrique mécaniquement de la défiance. Et la défiance, on le sait, cherche des ressources : récits alternatifs, communautés de sens, parfois antivaccinisme, parfois complotisme. Ici encore, il ne s’agit pas d’accuser : il s’agit de comprendre l’économie de la crédibilité. Quand l’institution distribue de manière injuste la reconnaissance, la production d’intelligibilité se réorganise ailleurs.
Ce qui frappe, c’est que cette lame de fond contredit même la recherche qu’on invoque pour la justifier. Le psychiatre Kenneth Kendler, pionnier de la recherche sur la génétique de la schizophrénie, défend une vision « tachetée » (dappled) des causes psychiatriques[15] : elles se distribuent à travers des niveaux hétérogènes — gènes, cerveau, psychologie, socius, culture — et ne se laissent pas réduire à une dichotomie unique. Si la causalité est plurielle, l’épistémologie doit l’être : pluralisme méthodique, validations locales, droit au doute — non pour relativiser la clinique, mais pour tenir ensemble des niveaux de preuve différents. Et il faut se souvenir qu’Henri Ey, le « civilisateur de la psychiatrie française »[16] cherchait déjà une synthèse : sa théorie de l’organo-dynamisme tentait précisément d’articuler le biologique, le psychique et le social sans réduire l’un à l’autre.
Peut-on sortir de ces successions hégémoniques ? Nos patients ont besoin que nous nous entendions, pour qu’ils y comprennent quelque chose et puissent s’inclure dans la démarche de soin qui les concerne. La meilleure garantie contre la dispersion des prises en charge, c’est une intelligibilité partagée — pas une langue unique.
Ainsi, peut-on sincèrement accompagner nos patients face à leur vécu de morcellement, si nous-même en tant que profession ne sommes pas capables de travailler au dissensus sain et à l’intelligibilité partagée ?
Or, la lecture des comptes rendus de certains centres experts, lorsqu’ils se contentent de recommandations prescriptives, rééducatives ou d’orientation, laissent parfois le suivi psychologique relégué au « vécu de la maladie » (illness) sans être reconnu comme co-facteur du trouble, donc de trajectoire. Et charge aux soignants de long cours d’intégrer ces préconisations auxquelles ils n’ont pas participé.
Le point devient plus brûlant avec la montée de la génétique prédictive, des cours sur les gènes de la schizophrénie donnés aux internes en psychiatrie dès la première année, et l’attrait d’un retour « neuro » qui peut, s’il n’est pas articulé, ressembler à un avant-68 (CES unique neurologie et psychiatrie) dont témoigne par exemple le neuropsychiatre Boris Cyrulnik : enseignement neurologique[17] puis travail dans les asiles (appelés « hôpitaux psychiatriques » à partir du décret de janvier 1937), sans intelligibilité psychopathologique et relationnelle. Je ne conteste pas l’intérêt des neurosciences ; je conteste la tentation de les transformer en métaphysique unique.
C’est peut-être bien notre profession qui nécessite une consultation transculturelle.
Faisons donc du lien — non pas en revenant de manière nostalgique à causalité psychique prétendument pure (nos aînés, de Lacan à Ey[18], donnaient à voir leur conscience de l’exigence de ces débats), mais en assumant la complexité actuelle. La clinique n’est jamais hors monde : elle est toujours une manière de faire tenir ensemble des déterminismes et une histoire, un corps et un langage, une institution et un milieu.
Il me vient à l’esprit de développer la compréhension d’une rencontre patient-soignant comme rencontre transculturelle, entre des conceptions du monde. Là, l’analogie du diabète est éclairante : tout diabétologue sait que l’éducation thérapeutique n’est pas « une session », mais un processus continu, fait de tissages entre savoirs professionnels et expérience vécue des premiers concernés, lesquels soignants apprennent en retour du vécu singulier. Pourquoi la psychiatrie ferait-elle exception — en traitant la conscience épistémique des patients comme un réceptacle à rééduquer ? À cet endroit, « faire du lien » n’est pas un supplément moral : c’est une technologie clinique.
Ce lien a aussi une assise plus profonde : une certaine conception du vivant. La conscience primaire[19] — cette orientation exploratoire du vivant qui polarise le développement biopsychosocial. Conscience anté-cérébrale, qui préside même à la formation du cerveau et donne ainsi un argument transcendantal biologique à la fondation du sujet cartésien de la conscience réflexive. Par ailleurs, les travaux contemporains sur la cognition précoce, comme ceux popularisés par The Scientist in the Crib (Meltzoff et collègues), montrent combien le bébé enquête, infère, teste, corrige : une intelligence pratique, « sauvage » au sens noble, avant la formalisation. Cette capacité d’enquête est ce que nous écrasons quand nous traitons patients et cliniciens (étudiants compris) en les passivant : l’un à rééduquer en séance, l’autre à exécuter une procédure.
Que faire ? Reconnaître ce vivier de savoirs que constituent certains milieux de soin institutionnel, certains secteurs psychiatriques, sans abolir la hiérarchie épistémique : oui, il faut de la méthode, des standards, des comparaisons, des essais. Mais il faut aussi considérer les savoir-faire implicites comme une ressource disponible pour la recherche, en collaboration, sans idéaliser ces pratiques, car toute résistance peut se figer, se mythifier, se muséifier.
Il est possible de sortir du jeu de rôle usuel de la réorganisation des soins par des critères gestionnaires[20] : les soignants : “nous savons comment réaliser des soins adaptés” ; les directions : “vos pratiques sont inefficaces ; appliquez des protocoles[JS1] ”. Le point n’est pas de remplacer une hégémonie par une autre, mais de rouvrir des passerelles : entre centres experts et terrains, entre protocoles et milieux, entre statistique et compréhension, entre disease et illness. La perspective de la « géo-psychiatrie » formulée par Francesc Tosquelles à Saint-Alban porte les ferments de l’écopsychiatrie de demain — ne l’oublions pas face à l’avènement de la dite « psychiatrie du futur ».
Prenons acte de l’« insurrection des savoirs assujettis »[21]: non contre la science, mais contre ses effets de pouvoir quand elle disqualifie d’avance ceux qui ne parlent pas sa langue. Il existe pourtant des méthodes validées et précises pour rendre partageable et rendre collectivement accessible ce savoir-être et ce savoir faire-implicite. Il existe des outils : le psychologue du travail Pierre Vermersch propose par exemple, avec l’entretien d’explicitation, une pratique d’exploration psycho-phénoménologique pour plonger au cœur de la procédure incarnée de mise en acte d’une singularité en situation concrète. Est-il si difficile d’imaginer que chaque interaction soignante, notamment psychique, est un acte hautement technique et digne d’exploration ?
Il s’agit ici de sauver l’âme des praticiens pour sauver celle des patients : un soin qui tue les savoirs finit par tuer la confiance — donc l’efficacité. Certains services de psychiatrie, à l’encontre des données de la science sur l’hygiène hospitalière, réintroduisent la blouse blanche, jouant sur son effet symbolique, le plus fort de la médecine moderne, mais elle peut devenir l’habit d’un épistémicide si elle se fait habit de colonisateur[22]. Il me paraît indispensable de garder à l’esprit que cette violence symbolique s’inscrit sur les corps de diverses manières, avec une violence bien réelle. L’extension du recours à la contention, décrite précisément par le Dr Mathieu Bellahsen[23], donne un aperçu de l’envers de la blouse.
La contenance et la co-élaboration, le tissage des vécus du patient dans l’échange avec ses soignants, au service d’un parcours inscrit dans son mouvement vital et les germes de son désir, prend du temps. La contention symbolique et physique, elle, peut sembler objectivement un recours plus économique en temps. Nous apercevons ici la comptabilité intrinsèque de ces logiques de hiérarchies épistémiques et du néolibéralisme crépusculaire.
Tim Ingold rappelle que nos vies ne sont pas des points reliés par des lignes droites, mais des maillages de correspondances[24] ; un monde de trajectoires, d’attention, de nœuds. Cela vaut pour la clinique : elle est une écologie de lignes — celles du patient, de sa famille, du service, du temps long.
La clinique est un maillage ; son double est un graphe. Le maillage retient les nœuds de sens ; le graphe optimise les trajectoires en sacrifiant l’indécidable ambivalence des nœuds.
Aujourd’hui, la psychiatrie a désormais un double. Un jumeau protocolaire, impeccable, quantifiable, qui parle une langue sans accent — et qui, à force de vouloir tout fiabiliser, finit par rendre le réel muet.
Encore une fois, faisons donc du lien : greffes de symboliques dans la rencontre, paradigme transculturel généralisé et assumé, articulation des niveaux de preuve, et retour d’une psychopathologie comme logique d’intelligibilité. Créer des espaces où le savoir implicite se rend transmissible ; où l’expérience des patients compte autrement que comme « adhésion » ; où l’interne n’est pas seulement un exécutant mais un apprenant situé.
Entendons enfin, avec charité, cette phrase qui pourrait sembler immodeste et grandiloquente, mais d’un homme ayant combattu lui-même le fascisme, que l’on peut considérer comme conséquent : « La médecine est une branche de la psychiatrie » (Francesc Tosquelles). Pour rappeler que toute médecine engage une théorie du sujet : vécu, histoire, douleur, affect, récit, relation.
Par l’affectio societatis, le respect mutuel, soyons fidèles à la riche tradition psychiatrique française qui a aboli l’asile par étape, tombons les murs de nos esprits, et faisons respecter le vivier institutionnel et le travail du soin au quotidien.
Il se déroule actuellement une lutte sans mort apparemment, mais une lutte à mort. Si nous voulons une psychiatrie de précision, commençons par une psychiatrie qui vise d’abord la précision du lien. Sinon, oui : nous approcherons d’un épistémicide — et nous feindrons ensuite de découvrir ses dégâts.
Propositions :
–Faire de la pluralité épistémologique en psychiatrie non un problème à résoudre, mais une condition à instituer, au service des patients comme des soignants
–Conditionner toute expertise à une synthèse explicite avec le réseau de soin existant du patient, ou, à défaut, à une analyse argumentée de l’errance thérapeutique éventuelle (fréquente aujourd’hui)
–Intégrer à toute expertise une restitution du vécu du patient et de ses aidants, incluant leur compréhension de l’évaluation qui leur est délivrée et leur position à l’égard des conclusions formulées
–Diversifier les critères de financement de la recherche en psychiatrie, afin de soutenir de manière équitable les différentes orientations cliniques, y compris soutenir encore davantage les recherches qualitatives et cliniques de terrain
–Garantir une pluralité effective des orientations cliniques dans les espaces institutionnels de décision et de débat (congrès, réunions ministérielles, assises), en s’appuyant sur la réalité des pratiques déclarées par les professionnels en exercice
–Développer des outils d’évaluation complémentaires, capables de rendre visibles les dimensions relationnelles, interprétatives et institutionnelles du soin, aujourd’hui largement absentes des dispositifs de mesure
–Réintroduire explicitement, dans la formation initiale et continue en psychiatrie, des espaces d’apprentissage de l’intelligibilité clinique et de la psychopathologie, distincts de l’évaluation standardisée, où les étudiants puissent travailler l’interprétation, le récit clinique et la mise en sens partagée
-Rendre transparents les critères épistémiques qui président à la reconnaissance des savoirs légitimes en psychiatrie, qu’il s’agisse de recherche, de recommandations ou d’expertise, afin de permettre un débat professionnel éclairé sur ce qui fait preuve
-Reconnaître institutionnellement le temps long du soin psychiatrique comme une ressource thérapeutique à part entière, et non comme un coût résiduel à optimiser.
-Conditionner le déploiement des outils d’intelligence artificielle en psychiatrie à leur inscription explicite dans une clinique de la relation, et non à leur seule performance prédictive ou corrélative.
Dr Jad Sammouri
Psychiatre-psychothérapeute pour adolescents et adultes
Psychanalyste
Hypnothérapeute – EMDR
Consultation de guidance parentale
Agrément d’adoption pour la ville de Paris
Expert sur les violences intra-familiales auprès du Tribunal de Nanterre
Chargé de cours en psychiatrie à l’université Paris-Saclay
[1] Santos B. de Sousa, Epistemologies of the South: Justice Against Epistemicide, Routledge, New York, 2014
[2] Sur l’usage du terme « amour » — S’il est ici retenu, c’est en raison de l’adresse volontairement large du propos : le terme d’amour, ouvert à interprétation, permet d’interroger le fondement du lien sans assigner d’emblée le lecteur non averti au registre technique. Ce choix est néanmoins solidement ancré dans la tradition analytique :
-Dès 1907, Freud affirme que « Il n’y a qu’une puissance capable de surmonter les résistances, c’est le transfert. Nous contraignons le patient à renoncer à ses résistances par amour pour nous. Nos traitements sont des traitements par l’amour. Il ne nous reste que la tâche d’éliminer les résistances personnelles (les résistances au transfert). Nous pouvons guérir aussi loin que s’étend le transfert… » Séance du 30 janvier 1907, in H. Nunberg & E. Federn (éd.), Les Premiers Psychanalystes. Minutes de la Société psychanalytique de Vienne, vol. I (1906–1908), Paris, Gallimard, 1976, p. 121 ;
-Lacan en proposera plus tard une formulation condensée : « le transfert est l’autre nom de l’Amour », entretien suivant sa conférence du 13 octobre 1972 à la Grande Rotonde de l’Université catholique de Louvain, filmée par la RTBF en 1972, accessible sur Youtube.
-Les élaborations contemporaines en soulignent toutefois le statut non idéalisé : Gérard Bonnet, citant François Perrier, nous rappellent que les psychanalystes parlent en réalité peu d’amour, celui-ci —au-delà de « l’amour de la vérité » freudien — n’étant pas une fin mais un instrument de travail transitoire, distinct des amours répétitives de la vie ordinaire. Bonnet, G. L’amour, le ferment de l’existence, In Press, 2024
-Dans cette perspective où Gérard Bonnet insiste donc sur sa fonction opératoire, Radmila Zygouris précise que c’est un amour paradoxal, une promesse de séparation. L’analyste ne peut aimer comme l’analysant aime, mais il ne peut non plus faire comme si l’amour ne le concernait pas.L’amour de transfert ne doit être ni désavoué ni satisfait, mais maintenu comme une tension vivante — condition d’ouverture du travail analytique — à la condition qu’il demeure orienté vers une issue : la séparation et la fin du transfert. « Tu peux m’aimer, tu peux compter sur moi, mais je te promets que nous nous séparerons un jour… ». Zygouris, R,L’amour paradoxal ou une promesse de séparation, 2024, Édition revue et corrigée, Éditions des crépuscules, Paris
[3] Ey H, Études psychiatriques, 2006, CREHEY, Paris
[4] Concept issu de l’épistémologie sociale, l’injustice épistémique caractérise une injustice sociale spécifique, distincte d’une injustice sociale distributive (portant sur la répartition de biens sociaux premiers, tels que l’accès à l’information, à l’éducation ou à la formation), mais relevant d’un défaut de reconnaissance — dans une lecture compatible avec le paradigme honnethien de la reconnaissance (Axel Honneth, La lutte pour la reconnaissance) :
Elle survient lorsque la parole d’un sujet est disqualifiée a priori dans sa crédibilité — parole dévalorisée d’une femme dans un groupe de chercheurs à statut et compétence équivalents (injustice testimoniale) et/ou lorsque les ressources interprétatives disponibles ne lui permettent pas de rendre intelligible son expérience — comme ce fut le cas, par exemple, du harcèlement sexuel ou du viol conjugal avant l’apparition de ces catégories d’expérience (injustice herméneutique, au sens de Miranda Fricker). S’enclenche alors un cercle vicieux, dans lequel l’empêchement initial de l’exercice des compétences épistémiques et interprétatives de l’acteur conduit à leur inhibition progressive, puis à la perte même de la capabilité (Sen/Nussbaum) à les mettre en action, freinant ainsi leur développement ultérieur. Ce processus peut engendrer soit une intériorisation de la dévalorisation — souffrance éthique, épuisement, perte du respect de soi, fréquemment observables chez les professionnels de santé —, soit des formes de conflit et de rupture avec l’institution.
[5] Fricker M., Epistemic Injustice, 2007
[6] The Chomsky-Foucault Debate: On Human Nature, 21ème minute, 1971 (https://www.youtube.com/watch?v=3wfNl2L0Gf8
[7] Guillaud A. Décrire et expliquer le recours aux thérapeutes alternatifs en France.[Thèse de Doctorat]. Grenoble: Université Grenoble Alpes, 2020.
[8] Thomson P, Jones J, Evans JM, Leslie SL. Factors influencing the use of complementary and alternative medicine and whether patients inform their primary care physician. Complement Ther Med, vol.20, 2012
[9] Astin JA. Why patients use alternative medicine: results of a national study. JAMA. 20 mai 1998;279(19):1548‑53.
[10] Couturier D, David G, Lecourt D, Sraer JD, Sureau C (sous la direction). La mort de la clinique ? Paris, PUF, 2009
[11] Lévi-Strauss C. La pensée sauvage. Paris : Plon ; 1962
[12] https://www.lepoint.fr/sante/universite-sous-emprise-l-ombre-du-samadeva-organisation-occulte-et-esoterique-28-09-2025-2599742_40.php
[13] Latour, B. Sur le culte moderne des dieux faitiches. Paris : Édition La Découverte ;2009
[14] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Paris, Présence Africaine, 1950
[15] Kendler K.S., « The dappled nature of causes of psychiatric illness », Molecular Psychiatry, 2012
[16] Lacan J., Le Séminaire, livre XIV, La Logique du fantasme, texte établi par J.-A. Miller, Paris, Seuil/Le Champ freudien, 2023, p. 248-249
[17] https://www.radiofrance.fr/franceinter/podcasts/la-tete-au-carre/boris-cyrulnik-50-ans-d-aventure-psychiatrique-5930861
[18] Conférence du Dr F. Leguil animé par le Dr Clément Fromentin: Le débat Henri Ey – Jacques Lacan : Étiologie organique ou causalité psychique ; Séminaire d’histoire de la psychiatrie, St-Anne ; 2022 https://levolutionpsychiatrique.fr/2022/02/08/conference-de-f-leguil-le-debat-henri-ey-jacques-lacan-etiologie-organique-ou-causalite-psychique/
[19] Ruyer R., La genèse des formes vivantes, PUF, Paris, 1956
[20] Anderson, Elizabeth. Epistemic Justice as a Virtue of Social Institutions. Social Epistemology 26(2), 2012, 163–173
[21] Foucault, M. Il faut défendre la société, Cours au collège de France, première séance 7 janvier 1976,
« l’insurrection des « savoirs assujettis ». Et par « savoir assujetti », j’entends deux choses. D’une part, je veux désigner en somme des contenus historiques qui ont été ensevelis, masqués dans des cohérences fonctionnelles ou dans des systématisations formelles.(…) Deuxièmement, par « savoirs assujettis », je crois qu’il faut entendre autre chose et, en un sens, tout autre chose. Par « savoirs assujettis », j’entends également toute une série de savoirs qui se trouvaient disqualifiés comme savoirs non conceptuels, comme savoirs insuffisamment élaborés : savoirs naïfs, savoirs hiérarchiquement inférieurs, savoirs en dessous du niveau de la connaissance ou de la scientificité requises. Et c’est par la réapparition de ces savoirs d’en dessous, de ces savoirs non qualifiés, de ces savoirs disqualifiés même, c’est par la réapparition de ces savoirs : celui du psychiatrisé, celui du malade, celui de l’infirmier, celui du médecin, mais parallèle et marginal par rapport au savoir médical, le savoir du délinquant, etc. – ce savoir que j’appellerais, si vous voulez, le « savoir des gens » (et qui n’est pas du tout un savoir commun, un bon sens, mais au contraire, un savoir particulier, un savoir local, régional, un savoir différentiel, incapable d’unanimité et qui ne doit sa force qu’au tranchant qu’il oppose à tous ceux qui l’entourent) –, c’est par la réapparition de ces savoirs locaux des gens, de ces savoirs disqualifiés que s’est faite la critique.
[22] Sammouri, J, Sarfati. Y, Votadoro, P. L’effet blouse blanche du psychiatre, des paradoxes de l’hygiène au dispositif placebo, L’évolution psychiatrique, Paris, février 2026 (à paraître)
[23] Bellahsen, M. Abolir la contention, Libertalia, Montreuil, 2023
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