Un amalgame inacceptable : les propos du délégué interministeriel aux troubles neurodéveloppementaux par Jacques Hochmann.

Jacques Hochmann, professeur émérite de pédopsychiatrie à l’Université Claude Bernard, médecin honoraire des hôpitaux de Lyon.

De nombreux articles de presse, deux inspections en cours attirent l’attention de l’opinion sur des maltraitances dont un certain nombre d’enfants et d’adolescents seraient victimes au cours de leur hospitalisation à la Fondation Vallée. Sont en particulier dénoncées la prolongation inutile de certaines hospitalisations, des isolements intempestifs en chambre dite d’apaisement, fermée à clé de jour et de nuit au mépris de tout règlement, l’utilisation banalisée de moyens de contention. Le délégué interministériel aux troubles du neurodéveloppement attribue, dans une déclaration, ces graves dysfonctionnements à « une stratégie interprétative » et à l’usage de méthodes « fumeuses » dérivées de la psychanalyse, une méthode selon lui d’un autre âge, dont il semble avoir une connaissance pour le moins approximative, comme la Haute Autorité de Santé qui, se basant sur des travaux apparemment biaisés, sur des campagnes frisant la  calomnie et sur l’absence de toute enquête de l’exercice pédopsychiatrique réel dans les institutions de notre pays vient de la déclarer « non recommandée ».

Il faut ici rappeler l’histoire. La Fondation Vallée a été créée au milieu du XIXème siècle par un instituteur, Hippolyte Vallée, qui avait travaillé à l’hôpital de Bicêtre, pour accueillir et éduquer ceux qu’on appelait alors les « idiots » et les « imbéciles », des termes qui recouvraient une large partie de nos actuels autistes et autres troubles dits du neurodéveloppement. Léguée à sa mort par son fondateur à ce qui était alors le département de la Seine, elle a été développée par un des grands neuropsychiatres de l’époque, Désiré Magloire Bourneville, médecin à Bicêtre. Au fil des âges, elle a dégénéré et est devenue un lieu de rejet et d’enfermement surencombré sous le régime de l’internement pour tous les enfants en difficulté intellectuelle ou comportementale dont on ne voulait pas ailleurs. C’est ce dispositif devenu concentrationnaire qu’a trouvé Roger Misès quand, jeune médecin des hôpitaux psychiatriques de la Seine, il en a été nommé, dans les années 50, médecin-directeur. Issu de la Résistance, formé à l’électro-encéphalographie (un des rares moyens d’exploration du fonctionnement cérébral de l’époque), mais aussi à la psychanalyse, imprégné d’un esprit humaniste, il a entrepris une œuvre révolutionnaire pour transformer un asile archaïque en un lieu de soins, d’éducation et de pédagogie adaptée et efficace, grâce à des recrutements  de médecins, à des transformations architecturales, à la division des masses pavillonnaires en petits groupes de vie et d’activités, à la multiplication  de nouvelles professions aux côtés des infirmiers et infirmières jusque-là réduits au rôle de gardiens, mais qu’il a entrepris de former à l’accueil et à l’écoute d’enfants jusque là abandonnés à leurs difficultés organiques et psychiques. Il a introduit des enseignants spécialisés détachés de l’Éducation nationale, des orthophonistes, des éducateurs spécialisés, des psychologues, des psychomotriciens. Insufflant un esprit d’équipe entre tous ces intervenants, il a mis en place ce qu’il a appelé « la cure en institution » sa déclinaison personnelle de ce qui s’est nommé ailleurs «  psychothérapie institutionnelle », une approche quia révolutionné les hôpitaux psychiatriques au lendemain de la Libération. Sa conception du traitement alliant des approches individuelles et des approches groupales, utilisant des médiations diverses (dessin, jeux de marionnettes, modelage etc.) et parfois des techniques psychodramatiques s’est inspirée des travaux de l’école française de psychanalyse marquée alors entre autres par les noms de Serge Lebovici, de René Diatkine, de Michel Soulé, proches des recherches qui se poursuivaient dans le monde anglo-saxon, aux États-Unis avec notamment Margaret Mahler, et en Angleterre avec Anna Freud, Mélanie Klein et ses élèves, Donald Winnicott, Wilfred Bion et Donald Meltzer. Une importante documentation filmographique peut aujourd’hui témoigner de l’innovation clinique que ces traitements ont représenté. Mais il a fait aussi une large place aux données encore fragmentaires des neurosciences et à la psychologie du développement en précurseur des sciences cognitives d’aujourd’hui. Il a obtenu la création d’un laboratoire de psychobiologie de l’enfant confié à un directeur de recherches du CNRS, Roger Perron où se sont poursuivies de nombreuses études sur l’évaluation des traitements et l’évolution des enfants, en fonction de certains types de personnalité qu’il individualisait. Ses travaux en collaboration avec Nicole Quemada, chercheuse à l’INSERM, et un groupe de psychiatres l’ont en effet conduit à élaborer une classification française des troubles mentaux de l’enfant et de l’adolescent qui a fait longtemps autorité et qui possède un système de traduction dans la Classification internationale des maladies de l’OMS. 

Conscient de la nécessité de poursuivre ou très souvent d’éviter la cure institutionnelle à plein temps par des soins de proximité dans des structures de plus en plus légères, il a ouvert en ville un hôpital de jour, de nombreuses consultations médico-psychologiques et est à l’origine des centres d’accueil à temps partiel. À la Commission des maladies mentales qui regroupait alors des praticiens, des usagers et des administratifs et au Ministére de la Santé dont il est devenu conseiller il a milité pour le développement sur l’ensemble du territoire de structures pédopsychiatriques progressistes et est à l’origine des circulaires qui ont établi et diffusé la politique dite de secteur en pédopsychiatrie.

Sous sa direction, la Fondation Vallée est devenue un établissement modèle, de renommée internationale, où de nombreux psychiatres français et étrangers sont venus se former. La psychanalyse n’y était pas une  « fumeuse stratégie interprétative » mais une des sources d’inspiration pour des pratiques multiples interdisciplinaires qui visaient toutes à une reconstitution de l’histoire de l’enfant dans sa position de sujet en devenir, tenant compte aussi bien de ses déterminants et de son destin biologique que de ses interactions avec d’autres sujets dans une perspective dynamique où le diagnostic ne le figeait pas dans un état défini par une nomenclature, mais représentait seulement une étape laissant son destin ouvert. L’apport non exclusif de la psychanalyse à la « cure en institution » dans l’optique de Misès est dans cette ouverture en même temps que dans la focalisation sur une attention particulière aux aléas qui peuvent troubler la vie intime des différents intervenants lorsqu’ils se trouvent confrontés aux tourments et aux troubles des conduites de l’enfant en grande difficulté psychique. Ces aléas – une fascination, une identification compassionnelle excessive ou au contraire un rejet – peuvent être à l’origine de maltraitances des enfants et de dysfonctionnements du travail d’équipe. D’où l’intérêt de lieux d’analyse de la pratique souvent confiés à des psychanalystes où ils peuvent être élaborés et contrôlés. L’expérience en d’autres lieux que la Fondation Vallée, dont j’ignore l’état actuel, montre que c’est plutôt l’abandon des références psychanalytiques correctement comprises et de cet indispensable travail d’analyse des soignants sur eux-mêmes qui conduisent aux maltraitances, à la réclusion et à la contention, masquées parfois par des termes comme « contenant » ou « pare-excitation », abusivement emprunté comme justification à la psychanalyse et recouvrant des pratiques qui n’ont aucun rapport avec son esprit . 

Dans une période où certains mouvements de familles s’élèvent contre la pédopsychiatrie, il faut aussi rappeler que la place d’interlocuteurs et de partenaires indispensables leur a toujours été donnée par Roger Misès, directeur avec un père d’autiste genevois, Philippe Grand, d’un ouvrage collectif intitulé : Parents et professionnels devant l’autisme et co-organisateur de plusieurs colloques en collaboration avec des associations de parents. 

L’actuel délégué interministériel semble s’indigner que plusieurs pavillons de la Fondation Vallée portent les noms de psychanalystes célèbres : Françoise Dolto, Winnicott, Roger Misès. Faudra-t-il, au nom d’une culture de l’annulation qui fait fureur outre-atlantique sous le prétexte détourné de protéger la liberté d’expression et qui, au contraire, promeut des atteintes répétées aux libertés académiques, les débaptiser pour ne laisser la place qu’à des neuroscientifiques qui, quels que soient leur mérite et l’importance de leurs découvertes, n’ont jusqu’à aujourd’hui apporté qu’une très modeste contribution aux soins psychiatriques. Le diagnostic de précision qu’ils promettent de perfectionner ne saurait tenir lieu d’une prise en charge qui, si elle veut mériter son nom s’adresse d’abord à des individus et non aux unités statistiques d’une population.