Volume 84, Issue 3: Violences

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Vol 84 – N° 3 – septembre 2019


Dossier : Violences

Éditorial : violences

Page :379-380

Manuella De Luca


Trace et mémoire du trauma : de la mémoire du corps à la mémoire symbolique

Trace and memory of trauma: From the memory of the body to the symbolic memory

Page :381-395

Gabriela Patiño-Lakatos

Résumé

Objectifs

L’article présente une réflexion au croisement de la psychanalyse et de la philosophie sur les rapports que la construction de la mémoire entretient avec différentes formes de la trace d’un événement traumatique. Les interactions des traces psychiques et physiques, matérielles et symboliques du trauma sont analysées pour comprendre leurs destins et élaborations à la charnière de l’individuel et du collectif.

Méthodes

Partant d’une analyse des processus psychiques mobilisés par le traumatisme, les conditions de possibilité et les enjeux du travail de mémoire pour la vie subjective et sociale sont examinés. Les concepts de trace, de mémoire, d’oubli, de souvenir et de répétition sont articulés à la lumière d’un film documentaire de J. Oppenheimer sur les massacres de 1965 en Indonésie et des textes de J. Améry et d’I. Kertész faisant référence à la Shoah.

Résultats

Le sujet traumatisé souffre dans son corps du retour incessant de traces physiques et psychiques qui peinent à s’élaborer en souvenir. La mémoire est un processus diachronique qui sélectionne, agence et transforme des traces en souvenir subjectivé, sur lequel le sujet peut se soutenir pour survivre au traumatisme. L’écriture est une forme particulière d’élaboration de la trace : elle met en acte la possibilité du passage d’une inscription somatique de l’événement traumatique qui ébranle le psychisme à une inscription symbolique et exosomatique de celui-ci. L’écriture rend possible une réécriture de ce qui a été vécu aux limites de l’expérience possible, de ce qui ayant marqué le corps impose cependant la difficulté, si ce n’est pas l’impossibilité, de dire et de représenter ce vécu comme histoire.

Discussion

L’élaboration de la mémoire ne peut pas être considérée comme un processus strictement individuel. Le sujet du trauma ne peut pas être laissé pour compte par l’autre dans cette épreuve de l’élaboration du souvenir. Le travail de mémoire implique ainsi toujours une construction discursive du souvenir qui appelle à être examinée. En ce sens, l’archéologue, l’historien et le thérapeute, tantôt apportent les conditions pour rendre possible cette construction, tantôt l’interrogent. Or, l’essentiel du travail de mémoire se joue, du point de vue du thérapeute, dans les positions successives que le sujet adopte vis-à-vis du souvenir à chaque remémoration.

Conclusion

Le travail de remémoration à travers l’écriture engage le sujet, à travers son corps pulsionnel, dans une construction de la trace grâce à laquelle il peut préserver son intégrité face à la catastrophe. Il peut par ce moyen se souvenir non pas pour « oublier », mais pour se délester d’avoir à porter en lui seul les traces de l’irreprésentable traumatique.

Mots clés : Mémoire, Trauma, Corps, Symbolique, Écriture


Profil d’admission des patients hospitalisés à l’Unité pour Malades Difficiles Henri Colin en 2016

Admission profile for patients in the Henri Colin Unit for Difficult Patients in 2016

Page :397-408

Marion Guillot, Marion Azoulay, Sophie Raymond, Bernard Lachaux

Résumé

Objectif

Il existe 10 Unités pour Malades Difficiles (UMD) en France, et peu d’études dans la littérature se sont intéressées à la population prise en charge dans ces structures.

Méthodes

Nous avons choisi de nous intéresser au profil d’admission des patients, hommes et femmes, hospitalisés à l’UMD Henri Colin sur l’année 2016 en réalisant une étude statistique rétrospective descriptive.

Résultats

Les patients, hommes comme femmes, admis en UMD ont en commun un parcours de vie marqué par d’importantes carences (affectives, éducationnelles …). Il apparaît que les patients atteints de schizophrénie sont désormais majoritaires dans les admissions à l’UMD : 95 % environ chez les hommes, 60 % chez les femmes. Les demandes se réalisent dans un contexte de perception d’une grande dangerosité chez les hommes, et d’un épuisement institutionnel chez les femmes. Il existe une forte comorbidité toxicologique (addiction au cannabis chez plus de 2/3 des hommes).

Discussion

Des hypothèses pouvant expliquer ces profils type, ainsi que les différences observées entre populations masculine et féminine, seront évoquées. Nos résultats pourront alors être mis en lien et discutés en fonction des connaissances sur la clinique psychiatrique et des données de la littérature. Nos résultats auront pour intérêt d’actualiser ces données et d’identifier les caractéristiques et particularités d’un malade difficile en 2016.

Conclusion

Il semble qu’un nouveau profil de malade difficile se dégage en 2016 : il s’agit de patients connus chroniquement des services de psychiatrie, la difficulté résidant dans les possibilités limitées de prise en charge sur le service de secteur, par la perception d’une dangerosité non contenue chez les hommes, et d’un épuisement institutionnel chez les femmes. Il serait intéressant de confirmer cette hypothèse en réalisant de nouvelles études dans d’autres UMD, ainsi qu’observer l’impact que peut avoir l’ouverture de structures de soins spécialisées telles que les Unités de Soins Intensifs Psychiatriques (USIP) et les Unités Hospitalières Spécialement Aménagées (UHSA).

Mots clés : Unité pour Malades Difficiles, Profil d’admission, Évolution


Processus de radicalisation en milieu carcéral : de la criminogenèse à la radicalogenèse

The process of radicalisation in a prison environment: From the genesis of criminality to the genesis of radicality

Page :409-421

Giorgia Tiscini, Thierry Lamote

Résumé

Objectifs

Montrer le processus de radicalisation en milieu carcéral désigné par le terme de radicalogenèse, en résonance avec celui de criminogenèse. Si ce dernier se focalise sur la situation précriminelle afin d’étudier ce qui incite un sujet à passer à l’acte, dans la radicalogenèse nous nous focalisons sur la situation post-criminelle pour en dégager des étapes qui peuvent amener un sujet incarcéré à la radicalisation.

Méthode

Analyse de la littérature sur les processus de radicalisation et de crimininogenèse, harmonisée à la méthodologie du suivi clinique pratiqué dans le cadre du travail psychologique/psychothérapeutique, mené durant six ans avec les personnes détenues, dans les maisons d’arrêt françaises.

Résultats

Les résultats, tirés des suivis avec les personnes détenues engagées dans un processus de radicalisation, conjoints à la revue de la littérature, montrent que le milieu carcéral peut faciliter la radicalisation à travers une fragilisation identitaire consécutive au crime — événement parfois traumatique pour son auteur — qui a mené le sujet en prison.

Discussion

Nous avons ainsi reporté, dans un tableau, une synthèse des théories sur la radicalisation, nous permettant de discuter leurs points de convergence/divergence et de décrire les quatre phases de la radicalogenèse : fragilité identitaire ; désidentification ; conversion et réidentification ; radicalisation. Nous soulignons que ce processus est strictement singulier et dépend de la structure subjective du sujet en voie de radicalisation.

Conclusion

Nous rappelons l’importance d’une prise en charge psychologique/psychothérapeutique en maison d’arrêt, en particulier pour les personnes détenues les plus fragiles et les plus fragilisées par leur passage à l’acte. Faute de cet accompagnement, la personne risque de se radicaliser, afin de trouver un nouveau point d’identification pour survivre.

Mots clés : Radicalisation, Crime, Genèse, Processus, Prison


Les dynamiques du trauma à l’acte chez les auteurs de violence

The dynamics of the transition from trauma to action among perpetrators of violence

Page :423-433

Aurore Gougain, Marion Robin

Résumé

Objectif

Cet article s’intéresse à la filiation trauma-acte et tente de repérer comment, chez les auteurs d’agirs violents, la ré-actualisation d’une trace psychique d’origine traumatique pourrait conduire à des actes a priori « insensés » et pourtant porteurs d’un sens inaccessible au sujet lui-même.

Méthode

Après nous être questionnés sur la notion de trace traumatique (et de « non-trace »), nous nous intéressons spécifiquement aux dynamiques du traumatisme à l’acte chez les auteurs de violence. Nous centrerons notre réflexion sur les effets après-coup du traumatisme via la contrainte de répétition.

Résultat

Ce faisant, nous serons amenés à envisager le passage à l’acte violent comme reviviscence sensori-motrice du traumatisme, puis comme potentielle mise en scène d’un vécu traumatique clivé et non symbolisable.

Discussion

Ces réflexions nous aident à concevoir certains types d’actes violents dans leur fonction d’évitement face à un risque d’effondrement psychotique.

Conclusion

L’étude de l’agir violent à travers le prisme traumatique peut aider le clinicien à donner sens à son travail face aux auteurs de passages à l’acte qu’il se doit de prendre en charge. Elle contribue ainsi à une compréhension globale de l’acte dans une démarche humaniste.

Mots clés : Traumatisme psychique, Trace traumatique, Passage à l’acte, Violence, Répétition, Hallucination


Soigner sans contention physique, quels enjeux psychiques ? De la contention à la contenance

Care without mechanical restraint – the challenges. From mechanical restraint to containing function

Page :435-450

Victoria Isabel Fernández, Sophie Karavokyros, Frédérique Lagier, Laurent Bauer, Christian Védie

Résumé

Objectifs

À travers une brève histoire de la contention et de son usage actuel en psychiatrie, il s’agira de questionner les implications de cet usage, de revenir sur son effet néfaste d’un point de vue clinique et éthique et de discuter les possibilités et les conséquences d’une pratique sans contention.

Méthode

Ce texte s’appuie sur des publications scientifiques et les dernières études européennes sur l’usage de la contention physique ainsi que sur l’expérience clinique dans un Centre hospitalier spécialisé du sud-est de Marseille.

Résultats

L’usage de la contention physique ravive des controverses et ne présente pas d’effets thérapeutiques avérés. Plusieurs études mettent en avant que les stratégies les plus efficaces pour éviter le recours à la contention sont en lien avec l’environnement institutionnel mais aussi avec la formation et le nombre suffisant de personnels soignants par rapport au nombre des patients ainsi qu’avec une politique de unité ouverte.

Discussion

Suite à un abandon progressif de son usage en psychiatrie dans les années 1960, au fil des réformes en Europe et particulièrement en France, le soin psychiatrique est entré insidieusement dans un processus sécuritaire. Dans ce climat de raidissement, les pratiques d’isolement et de contention se banalisent dans les hôpitaux psychiatriques. Selon les dernières « recommandations » son usage doit être « limité », au risque d’une aggravation de la situation. Voici le paradoxe, on préconise une pratique dont on reconnaît les effets délétères.

Conclusions

Les injonctions sécuritaires ne sont certainement pas seules en cause, et la résurgence de la contention mécanique peut également s’interpréter comme l’une des conséquences fatale du glissement de la psychiatrie vers une médecine objective sans sujet, évacuant la relation et la parole.

Mots clés : Contention mécanique, Psychiatrie, Fonction contenante, Ambiance, Institution


Le trauma de guerre comme moteur d’écriture : analyse patho-littéraire et psycholinguistique de Louis-Ferdinand Céline


War trauma as the driving force of the written word: Patho-literary and psycholinguistic analysis of Louis-Ferdinand Céline

Page :451-467

Yann Auxéméry

Résumé

Objectifs

La récente problématique de réédition des pamphlets de céliniens a remis à l’ordre du jour cette question terrible de l’antisémitisme chez Céline, que beaucoup considèrent parallèlement comme l’un des plus grands auteurs de l’ère contemporaine. Il n’est plus question aujourd’hui de rejuger après les magistrats, ni de psychanalyser un mort, mais de comprendre, un peu davantage s’il en est, les textes et l’auteur.
Nos dernières lectures de l’œuvre nous font poser l’hypothèse du traumatisme psychique comme axe fondamental de la carrière médicale et littéraire et, peut-être, expliquant, au moins en partie, les écrits maudits.

Méthodes

Nous proposons une analyse psycho-littéraire des textes avant de nous risquer à leur étude psycholinguistique. Ne pouvant avoir l’ambition d’exhaustivité face à une œuvre infinie, d’autant si l’on ajoute les articles et la riche correspondance, nous retenons trois publications en suivant leur chronologie : la thèse de médecine apparaissant comme premier écrit littéraire, le roman Voyage au Bout de la Nuit entraînant la consécration, les quatre pamphlets que nous abordons sous forme d’un texte unique pour plus de fluidité.

Résultats

Le style littéraire de celui qui ne se revendiquait que de celui-là : « je suis un spécialiste du style », répétait-il, matérialise l’échec de l’écriture face à la guerre de 14, sur un mode mi-surréaliste, mi-expressionniste. Face aux ravages du chaos, l’écriture peine à dire quelque chose de nouveau, émancipateur des vieilles littératures n’ayant pu empêcher le massacre. Céline tourne en boucle autour, des mots, on ne peut transmettre aisément l’indicible. Les événements violents du front perturbent à vie. Voilà le trauma psychique qu’avait vécu Céline, touché par un obus, effroi, éclatement de la conscience. Il n’avait pas réussi à ordonner, alors, il avait désordonné du mieux possible, ses mots. Nécessité à l’éclairage de l’humanité, avenir de la littérature, portée d’un voyeur obligé. Témoigner des blessures coupables, auto-entretenues. Bribes de phrases. Blancs occupés d’argot, insulte, néologisme… Trois petits points à défaut, mieux que rien… Céline s’accroche aux limites de la littérature. Cette incapacité des lettres apparaît traumatique en elle-même pour l’écrivain, traducteur de l’espace sociétal. Alors, sans autre possibilité que la répétition, cette écriture offre paradoxalement de continuer à vivre, vers la notoriété, belle ou moche, mais surtout, vers la postérité et donc, la vie éternelle. Malgré la haine qu’il dressait contre lui, consciencieusement, Céline développait parallèlement un mythe protecteur alliant génie et folie. Il manœuvrait la subversion afin d’exister contre les uns, puis les autres, au gré des vents… Cristallisant sur son être toutes ces haines, n’hésitant pas à leur chanter que la défaite était écrite, d’un côté, comme de l’autre… Quelles que soient les circonstances il se rapprochait toujours un peu plus de la mort en savourant chaque menue avancée… Orfèvre ciselant le verbe afin de tutoyer la rupture, l’apprivoiser, presque la revivre, telle une reviviscence. La littérature épuisant jusqu’au dernier souffle… Abattu d’avoir tant réécrit, jusqu’au bout. Personne ne l’avait tué finalement, nazis, résistants, collabos, épurateurs… On n’assassine pas un invalide de guerre, ni un génie littéraire, ou celui qui vous soigne. Il avait gagné l’éternité grâce aux mots, on polémique encore…

Discussion

Le style célinien apparaît marqué d’anomie, incapacité a réellement exprimer un vécu intime. Bien là malgré cette manie à essayer de le noyer sous les mots, comme pour le préserver. L’émission laborieuse se réduit entre pauses et hésitations, se ralentissant, jusqu’à reculer. Les mots introuvables sont remplacés par des mots vides, truc, machin. Quelquefois, dans un effort magnifique, Céline essaie d’aller au-delà, de se lancer par-dessus le gouffre. Les mots se bousculent en formules circonlocutoires et périphrasiques, jusqu’à l’approximation synonymique, la paraphasie sémantique. Un labyrinthe verbal laissant prisonnier des phrases, tournant en rond autour du même point, le silence, qui se répète, trois petits points… Voilà où le trauma apparaît plus que jamais : dans la répétition linguistique du vide. Par d’autres répétitions phonologiques et syntaxiques, la langue réitère le traumatisme, l’indicibilité. Blessure du langage. Plus l’on tente de s’approcher de la vérité, plus les mots s’affolent, bégaiements, persévérations de fin de phrase, auto-écholalie. Reviviscences dans la parole de mots rabâchés, onomatopées rappelant les combats, faillites du langage. C’est toujours là, comment dire ? Tel un automate verbal, les conjonctions de coordination tentent de rattacher les syntagmes et les phrases ne possédant aucune interaction logique manifeste. La parole ne peut franchir cette incohérence. Lire, écouter ce discours blessé est difficile, ardu, désagréable, entraînant un malaise, une nausée même, comme s’insinuant dans la pensée en y dissociant quelques éléments, la contagion guette. L’on se perd au bout d’une désorganisation phrasique et discursive. La difficulté d’ordonnancement des propositions, de progression du discours, confronte à une sorte de retour en arrière permanent, confinant à l’antériorité de la blessure, toujours là. Le verbe prend la forme d’un relâchement du tissu des énoncés, d’un patchwork d’énoncés, jusqu’à l’agrammatisme. Céline découvre ce que nous appelons un syndrome psycholinguistique post-traumatique, expression de la dissociation du trauma dans la langue. L’anomie témoigne de l’instant d’indicibilité de l’effroi, point de mot pour exprimer cette horreur, figée dans les yeux, les oreilles, et tout le corps aussi, jusqu’à la plicature. Les répétitions linguistiques correspondent aux reviviscences, ecmnésies de ce drame intime, cette confrontation au vide, au vide de mots, blessure traumatique en elle-même, déshumanisante, reniant l’être de langage qu’était l’homme. Les perturbations discursives impriment une impression de dissociation aux phrases, telle la conscience à l’instant traumatique, éclatement des perceptions, du corps, de l’esprit.

Conclusion

Certains l’ont cru paranoïaque, mélancolique, narcissique, névrosé grave. Quoiqu’il en fut, Céline reste très actuel, alimentant des débats semblant insolubles. L’antisémitisme ? L’histoire le dirait, ou pas. Peut-être qu’un étudiant pourrait éclairer cela différemment un jour, au-delà de l’université, en 2050, la paix des cimetières… Céline avait-il préféré montrer l’ignominie de l’antisémitisme plutôt qu’une vilenie pire encore ? C’était possible ! Une vérité sur la nature humaine.
Les textes maudits n’ont plus été réédités, conformément aux dernières volontés de l’auteur puis de ses ayants cause. Sauf au Canada récemment, où la fin des droits est inférieure à une décennie par rapport à la France. Pourquoi la ré-édition Outre-Atlantique : une histoire commerciale ? Pas besoin de vieux textes pour que la haine persiste. Il y a quelques semaines, des barbares ont tagué des croix gammées sur la façade de la mairie du XIIIe arrondissement de Paris. Que faire ? Condamner les actes, ce n’est pas nouveau. Pourra-t-on encore lutter longtemps contre la faillite du langage ?

Mots clés : Céline Louis-Ferdinand, Antisémitisme, Traumatisme psychique, Guerre, Syndrome post-traumatique, Littérature, Linguistique, Syndrome psycho-linguistique post-traumatique


Forum

Une clinique sous occupation. Entretien avec Dr. Samah Jabr

Clinical practice in occupied territory. An Interview with Dr. Samah Jabr

Page :468-479

Samah Jabr, Mira Younes, Claire Nioche, Pascale Molinier

Résumé

Objectif

Samah Jabr, psychiatre psychothérapeute palestinienne, dirige l’unité ministérielle de santé mentale en Cisjordanie occupée. Cette contribution vise à mieux faire connaître ses travaux ainsi que la question de la santé mentale en Palestine au lectorat francophone intéressé par les liens entre psychiatrie, guerre et occupation coloniale.

Méthode

Cet article a été conçu à partir de la retranscription d’un entretien réalisé avec Samah Jabr en janvier 2018 au laboratoire UTRPP de l’Université Paris 13-Sorbonne Paris Cité.

Résultats

Travailler au sein d’une nation occupée amène à développer des politiques de santé mentale et des outils cliniques spécifiques. Après un aperçu de sa formation entre Jérusalem, Bethléem, Paris et Londres, cet entretien rend compte du travail institutionnel de S. Jabr qui consiste, d’une part, à développer des services de santé mentale dans les Territoires Occupés, et, d’autre part, à disséminer le soin et l’implanter dans la communauté. Les perspectives clinico-théoriques élaborées par S. Jabr y sont également dépliées : elles s’organisent autour d’une différenciation qualitative entre la démoralisation, c’est-à-dire la souffrance psychosociale et la psychopathologie.

Discussion

Cet entretien interroge la pratique clinique et politique de l’auteure, dont les travaux se situent dans la lignée du psychiatre Frantz Fanon. C’est à travers une approche holistique que seront discutées des prises en charges de jeunes adolescents post-détention, ou de patients manifestant une symptomatologie réactionnelle à la torture ; les effets de l’humiliation à motivation politique ; ou encore, les difficultés du contre-transfert face au mécanisme de l’identification à l’agresseur.

Conclusion

L’article se clôt sur les ressources favorisant la résilience de la société palestinienne.

Mots clés : Colonisation, Santé mentale, Santé communautaire, Clinique, Souffrance psychique, Condition de vie, Résilience, Palestine, Entretien


Ouvertures

Peut-on réhabiliter le concept d’institution en psychiatrie ?


Can the concept of the institution in psychiatry be rehabilitated?

Page :480-487

Héloïse Haliday

Résumé

Objectifs

La « désinstitutionalisation » a pénétré les politiques publiques françaises en matière de santé mentale, et un retour sur la polysémie du terme d’institution est nécessaire afin que la psychiatrie française ne perde pas le lien à son histoire et puisse continuer à innover dans son organisation.

Méthodes

Dans le cadre de notre recherche de doctorat, nous avons conduit une étude de documents portant sur des articles provenant de plusieurs disciplines des sciences humaines et sociales, ainsi que sur le corpus de la psychothérapie institutionnelle de 1952 à la fin des années 1990, afin de comprendre la polysémie et les divers usages du terme institution.

Résultats

Si la sociologie et l’économie institutionnaliste considèrent l’institution avant tout dans son sens statique, l’assimilant à un ensemble de règles régissant des comportements, une partie de la philosophie et de la psychologie clinique lui prête une vie et assimile plutôt l’institution à un écosystème, véritable organisme vivant.

Discussion

La spécificité française du sens du terme institution, pris avant tout comme un processus et non comme son résultat, a été mise à mal avec l’importation du sens anglo-saxon du terme, plus axé sur le bâti et confondu, dans le champ de la psychiatrie, avec l’hôpital psychiatrique lui-même.

Conclusions

Dans un contexte de développement massif des réseaux et des partenariats entre structures sanitaires, médico-sociales et de droit commun, nous plaidons pour une réhabilitation du terme d’institution afin de penser une psychothérapie « trans-institutionnelle » connectée aux principe du secteur.

Mots clés : Psychothérapie institutionnelle, Institution, Psychiatrie, Désinstitutionalisation


Place de l’hystérie dans les nosographies psychopathologiques et les approches psychodynamiques contemporaines

The place of hysteria in contemporary psychopathological nosographies and psychodynamic approaches

Page :488-499

Claire Rodrigues, Claude de Tychey

Objectifs

Analyser la place de l’hystérie en comparant les nosographies psychiatriques et les conceptions psychanalytiques du XXIe siècle dans les différents modèles classificatoires témoignant de critères diagnostiques très hétérogènes et ne rendant pas le travail d’équipe pluridisciplinaire aisé.

Méthode

Revue de la littérature pour analyser la place et l’évolution de la névrose hystérique dans les nosographies psychiatriques internationales et nationales (DSM, CIM-10, CFTM) d’un côté, et psychanalytiques de l’autre (PDM, approches structurales de Bergeret et Lacan, approches processuelles de Roussillon et Benedetti).

Résultats

Nous observons une disparition progressive de l’hystérie et de la névrose dans les évolutions successives du DSM-III au DSM-5, son éclatement en plusieurs troubles dans la CIM-10 qui va rendre la pose d’un diagnostic commun problématique en équipe clinique pluridisciplinaire. Au contraire, l’hystérie conserve sa place dans toutes les nosographies psychanalytiques.

Discussion

Le clivage entre la nosographie psychiatrique du DSM-5 (malgré le début d’intégration d’une perspective dimensionnelle) et les nosographies psychanalytiques semble de plus en plus marqué dans le champ de la névrose. Il faut relever également qu’à l’intérieur du champ psychanalytique, il existe plusieurs conceptions de l’hystérie comme névrose ou comme structure de personnalité pouvant fonctionner sur un mode adaptatif ou décompensé (Bergeret). La multiplicité des modèles théoriques élaborés pour la comprendre a débouché sur une extension transnosographique de l’hystérie puisque plusieurs auteurs (Roussillon, Benedetti) avancent qu’on peut trouver des noyaux hystériques dans les troubles narcissiques plus sévères.

Conclusion

S’il apparaît difficile de construire un modèle intégrant toutes les dimensions anthropologiques, psychodynamiques et biologiques de l’hystérie permettant de déboucher sur une approche consensuelle sur le plan diagnostique en équipe clinique, la pluralité des modèles théoriques construits à l’intérieur du champ psychodynamique offre à chacun des cliniciens des points de repère utiles pour la comprendre et la prendre en charge.

Mots clés : Hystérie, Psychanalyse, Psychiatrie, Diagnostic, Classification, Structure de personnalité


Continuité des processus cognitifs et discontinuité des émergences subjectives


The continuity of cognitive processes and the discontinuity of subjective emergences

Page :500-511

Yann Hermitte

Résumé

Objectif

Cet article vise à interroger, au-delà des débats de postures, certaines des avancées faites en neurosciences ces dernières décennies et les théories générales du cerveau qui en émergent, telle la proposition de J.-P. Changeux, S. Dehaene et L. Naccache d’un Global Workspace. Cette dernière peut être mise en tension avec les théories proposées par la psychanalyse depuis Freud, notamment autour de la question de la subjectivité, véritable point de jonction entre ces approches définitivement contemporaines de l’être humain.

Méthode

Il convient ici d’opérer une véritable étude didactique des propositions aussi bien neuroscientifiques que psychanalytiques afin de pouvoir en questionner les axiomes fondamentaux comme l’inconscient — véritable point de rencontre entre ces deux champs. À la suite de cela, sans chercher ni un consensus ni la démonstration de l’une par l’autre, il s’agit d’extraire de ces théories respectives et de leur rencontre ce qui semblent pertinent de conserver à propos de l’émergence d’une subjectivité.

Résultats

Cette traversée des résultats concrets de la science permet de questionner ces théories nouvelles, tout en offrant la possibilité d’observer un prolongement possible vers la psychanalyse et plus largement, vers une certaine tradition dans les approches psychodynamiques. Il apparaît ainsi que la prise en compte de ces résultats expérimentaux de laboratoire, pourtant initialement éloignés des problématiques liées au fonctionnement de la subjectivité, nous amènent à repérer des points de jonction et des perspectives riches.

Discussion

Les notions de continuité et de discontinuité deviennent alors un support nécessaire à ce questionnement et ce croisement des regards entre science et psychanalyse. D’un fonctionnement neuronal objectif et spécifique, il devient possible d’aboutir à de véritables constructions théoriques sur l’apparition d’une subjectivité. Et ces nouveaux monismes, en convoquant des phénomènes comme la conscience et l’inconscient pour interpréter leurs résultats, semblent trouver en la psychanalyse une interlocutrice des plus pertinentes.

Conclusion

L’effervescence de la science contemporaine offre ainsi une multitude de champs nouveaux pour la recherche dont il s’agit de se saisir en « sciences humaines ». À ce titre, grâce, entre autres, à ces avancées des sciences dites « du vivant », des approches perçues comme plus anciennes, voire surannées, telle que la psychanalyse, y trouvent et y montrent, si cela devait s’avérer nécessaire, leur remarquable modernité.

Mots clés : Inconscient, Conscience, Continuité, Discontinuité, Global Workspace, Subjectivité, Neurosciences, Psychanalyse


Hommage à…

Histoire, littérature et psychiatrie. Jean Starobinski (1920–2019)


History, literature and psychiatry. Jean Starobinski (1920–2019)

Page :512-513

Hervé Guillemain


Actualités de la société

Actualités du bureau de la société 2018–2019

Page :514-518


À propos de…

La maladie mentale est-elle encore en mutation ? Àpropos de… « Santémentale et souffrance psychique : un objet pour les sciences sociales. » d’Isabelle Coutant et Simeng Wang


Is mental health still transforming? About … “ Sant é mentale et souffrance psychique   : un objet pour les sciences sociales ” by Isabelle Coutant and Simeng Wang

Page :522-524

Yannis Gansel

En couverture

Rémi Ucheda, Plier, 2011–2013

Page :519-521

Norbert Godon

Erratum

Corrigendum à « Evaluation cognitive de la disposition Mindfulness: Approche expérimentale classique et perspectives d’une approche intégrative » [Evol. Psychiatr. 82 (2017) 775–790]

Page :525-526

Charles Verdonk, Béatrice Alescio-Lautier, Véronique Paban, Caroline Chambon, Marie-Hélène Ferrer, Marion Trousselard

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